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22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 09:35

Prenons par exemple PHILIP, son "Histoire de la pensée politique en France de 1789 à nos jours", l'idée n'est pas mauvaise au départ. Le problème, c'est de voir émerger de longues pages sur des auteurs non français, alors que le parti pris était autre... Burke, passe encore, mais la trop longue place laissée à Hitler et à Marx, Staline, Khroutchev, ou encore Rawls, Bernstein, le travaillisme anglais, on peut s'interroger... Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir développé, même si antérieurs, Rousseau ou encore Voltaire, d'autant plus qu'ils ont eu une influence majeure... Quid aussi de Condorcet ou de l'Abbé Grégoire ? Pourquoi n'évoquer qu'une seule fois en passant l'influence pourtant majeure de Comte sur Maurras, bien moins chrétien qu'on ne le dit, ne voyant en l'Église qu'une institution (cf. par exemple la chaire de positivisme crée par l'Action Française)... Et pourquoi une simple et vague référence à Gobineau ? Un positionnement du radicalisme dans le chapitre relatif au libéralisme qui aurait mérité plus de justification... Par contre, un excellent chapitre sur ... André Philip... Bref, si la volonté était bonne, des interrogations quant au sujet et quelques développements. Car, si l'on évoque des influences étrangères, encore aurait-il fallu, du moins à mon avis, mettre en exergue et développer mieux les auteurs et "penseurs" français en ayant tiré des conséquences... Donc un livre avant tout pour personnes déjà informées et formées... Peut-être en atteindais-je trop à la lecture assez alléchante de l'introduction qui comporte des éléments parfois peu soulignés mais fondamentaux, tels que l'influence de la trilogie optismisme/pragmatisme/pessimisme, mais qui ne correspond pas forcément à la trilogie libéralisme/traditionalisme/Socialisme, loin de là à mon avis ; cela aurait plutôt pu servir à distinguer à l'intérieur des grands courants..

Prenons maintenant LAVROFF, son Mémento Dalloz "Histoire des idées politiques depuis le XIXe siècle", qui reprend d'une certaine manière (ou vice-versa) le plan du Philip, ou plus exactement son approche trine. Il est remarquable pour un ouvrage de cette collection qui, parfois, synthétise trop. Il devrait être lu par ceux qui n’y connaissent rien… Il pose par exemple bien mieux le radicalisme comme dépassement et non comme prolongement ou artefact du libéralisme. Il insiste aussi plus sur des précurseurs tels que Owen, Bentham, Mill, etc... Je me souviens aussi de son ouverture aux "slavophiles" ou encore de son approche différente en quatre parties du nationalisme français... Donc, j'aime bien malgré la nature même de mémento, qui le distingue par exemple du PRÉLOT/LESCUYER ou encore des NEMO - je ne parle pas ici de son PUF sur le libéralisme trop spécifique - (pour en rester aux seuls manuels universitaires), les "must" à mon avis... Je note aussi le LECA, malgré mes divergences quant à par exemple Maistre ou Bonald où je ne partage pas ses idées ou encore sur son approche de l'absolutisme... J'aime bien le CHÂTELET/PISIER-KOUCHNER (avec ou sans DUHAMEL, donc les), dont celui sur "Les conceptions politiques au XX° siècle" qui est incontournable, alors que leur "Histoire des idées politiques" est très intéressant par son approche à partir des approches de l'État, sans parler de leur "Dictionnaire des oeuvres politiques" qui pourrait figurer dans toute bibliothèque de particulier s'intéressant à la politique au sens large... Par contre j'ai été très déçu par le RICCI (trop de citations isolées de leur contexte le conduisant parfois à des contresens) alors que ce Professeur est fantastique par ailleurs... Pour ce qui est du TOUCHARD, cela reste un classique qui a l'avantage de chercher à mettre en mouvement les idées entre elles... Le CHEVALLIER est un peu trop confus, alors que le LIPSEY, dont l'approche est originale est parfois peu clair...Et j'en oublie 

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13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 08:28

C’est le néo-machiavélien Vilfredo Pareto (1848/1923) qui aura donné toute sa dimension en science politique à la notion d’élite. C’est dans son ouvrage Traité de sociologie générale. Les systèmes socialistes (1917) qu’il va développer cette notion, et ceci en partant d’une analyse critique du marxisme. Il allait tirer de cette critique une théorie de l’élite qui allait devenir l’un des aspects majeurs de ce que l’on appelle aujourd’hui la  nouvelle droite. Il s’agit donc d’un auteur tenant de l’école élitiste du libéralisme.

Selon cette critique, le point de départ de la réflexion de Marx serait exact ! Dans la diversité des classes sociales, Karl Marx aurait eu raison de distinguer deux classes sociales essentielles celle des dominants et celle des dominés. Néanmoins, Pareto va très vite reprocher à Marx d’écarter a priori cette solution dès lors qu’il évoque les sociétés socialistes de l’avenir, Marx quittant ici le terrain du constat scientifique pour glisser dans le domaine de la prophétie. Il suffirait donc, pour écarter tout dogmatisme, d’étendre le constat initial de Marx à toutes les sociétés.

Par ailleurs, Pareto conteste aussi l’explication que donnent Marx et Engels du règne de la propriété, cette explication étant jugée contestable. Pour Pareto, le fait fondamental n’est pas la propriété privée, ni même son étendue ; ce qui est déterminant, c’est la distinction entre la masse populaire et l’élite sociale… Ainsi, il serait faux de croire que la lutte des classes est déterminée exclusivement par des conflits nés de la propriété des moyens de production, alors que la possession de l’appareil étatique ou encore de l’armée peut tout aussi bien être à l’origine des oppositions entre les élites et la population. De plus, Marx a, selon Pareto, tort de croire que la lutte actuelle des classes diffère essentiellement de celle que l’on peut observer tout au long des siècles, et aussi de croire que la victoire éventuelle du prolétariat marquerait la fin de cette lutte des classes. Selon Pareto, la lutte des classes de l’époque de l’époque contemporaine, celle entre la bourgeoisie et le prolétariat, n’aboutirait pas à la dictature du prolétariat mais bien plus à celle de ceux qui parlent au nom du dit prolétariat, c’est-à-dire d’une minorité non forcément issue du prolétariat, d’une minorité protégée et privilégiée comme toutes les élites. Il n’y aurait donc pas dictature du prolétariat, mais dictature sur le prolétariat, Pareto rejoignant sur ce point précis Mao Dzé Dung.

Il est donc selon Pareto totalement interdit de croire ou d’espérer que la lutte des minorités pour le pouvoir puisse modifier le train des sociétés et aboutir à un État différent. En effet, tous les révolutionnaires qui se sont succédé dans l’histoire ont toujours annoncé que leur révolution serait la dernière ; or, force est de constater qu’il n’en est rien ! Pareto  développe ici l’argument qu’il n’y a pas de révolution finale, ce qui lui permet de montrer qu’il faut élargir l’analyse de Marx ; en fait, la lutte pour le pouvoir est permanente, quel que soit le régime, tous les groupes sociaux ayant aspiration à devenir oligarchie politique… Comme il y a nécessairement un plus fort, il y a donc toujours une élite, ce qui impose de réfléchir sur le concept d’élite d’un régime.

Il existerait donc dans toutes les sociétés une minorité privilégiée, même si elle peut être temporaire et remplaçable, une élite au sens large, elle même scindée en deux groupes : une élite au sens large et l’élite réellement gouvernante. Pareto distingue clairement deux couches de la population : une couche inférieure, celle de la masse, et une couche supérieure, celle des élites.

L’élite au sens large est constituée par le petit nombre d’individus qui, dans chacune des activités humaines, sont parvenus à un échelon décisif de leur hiérarchie professionnelle ; ainsi, les membres de l’élite seraient les meilleures dans leurs catégories respectives. Selon la logique de la méthode, cette définition se veut objective et neutre. Sur un plan psychologique, cette élite peut donc se définir comme étant l’ensemble constitué par les plus doués. Il faut cependant noter que, dans les faits, Pareto ne se réfère pratiquement jamais à cette définition…

Pour sa part, l’élite gouvernante grouperait le petit nombre des individus qui, parmi l’ensemble des meilleurs, exercent des fonctions politiques ou économiques dirigeantes. Pareto met donc à part tous ceux qui jouent un rôle direct ou indirect dans le gouvernement, celui-ci étant soit politique, soit économique.

Les élites recourent à deux moyens de gouvernement, ces deux moyens étant inspirés de Machiavel ; il s’agit de la force et de la ruse… Ainsi, selon Pareto, l’élite politique se divise en deux familles : celle des lions dont les membres marquent une préférence pour la brutalité, et celle des renards dont les membres inclinent à la ruse et à la subtilité. Ainsi, les membres de l’élite se trouveraient caractérisés et différenciés par des traits psychologiques… En dernière analyse, le petit nombre gouverne la masse par ces deux types de moyens, la masse se laissant diriger par l’élite qui possède la ruse et/ou la force ! Donc, pour Pareto, est légitime celui qui persuade la masse d’obéir au petit nombre…

Cependant, pour Pareto, l’élite change, et il y a circulation des élites. Il estime ainsi que l’histoire des sociétés n’est que celle de la succession d’élites minorités privilégiées qui, luttant pour conquérir le pouvoir, l’obtiennent, en profitent, et décadent peu à peu jusqu’à être remplacées par d’autres minorités… Il y aurait donc un mouvement cyclique permanent, les élites en place perdant fatalement de leur force et de leur capacité à gouverner, ce qui entraîne la mise en place d’autres élites. Ainsi, plus ça change, plus c’est la même chose, et l’histoire se répéterait indéfiniment.

L’instabilité de ces élites aurait deux raisons. D’une façon générale, au bout de quelques générations, une élite perd de sa vitalité. Généralement les fils ou petits-fils des preneurs du pouvoir ont profité dès l’enfance d’une situation privilégiée avec des spéculations intellectuelles et des jouissances qui les rendraient in fine incapables de mener l’action qu’exige l’ordre social. Ces élites deviennent dès lors modérées et insupportables au peuple ; victimes de leurs faiblesses, elles se trouvent finalement renversées par une élite violence qui évoluera de la même façon. Toute élite qui ne se trouve pas prête à se défendre se trouve donc en pleine décadence et doit laisser la place à une élite ayant les qualités viriles qui lui manquent. Par ailleurs, il ne peut donc pas y avoir d’harmonie durable entre les dons des individus et les positions sociales qu’ils occupent en vertu des lois de l’hérédité. À chaque instant, il y a donc dans toute élite des personnes qui ne méritent pas d’en faire partie – et vice-versa –, ce qui affaiblit à terme les élites, faute de véritable circulation interne.

Dans ces conditions, pour résoudre ces problèmes, toute élite qui trouve dans la masse une minorité qui serait digne de la rejoindre a le choix, pour se maintenir, entre deux solutions extrêmes : soit l’éliminer, soit l’absorber ou la récompenser. Comme l’élimination des candidats à l’élite se fait essentiellement sur le plan physique, l’intégration se révèle être le procédé le plus humain et le plus efficace contre les révolutions. Les élites ayant déployé le plus de virtuosité dans l’intégration de leurs concurrences auraient été les élites belges et anglaises, même si force est faite de constater que la force à beaucoup servi dans ce dernier cas, ce que n’évoque pas Pareto…

Une élite se maintient donc au pouvoir soit par la force, soit par la ruse, mais elle doit aussi pour se maintenir se renouveler sans cesse par des apports de sang neuf en provenance des classes inférieures, d’où une incessante circulation des élites. Seule cette circulation contribuerait à maintenir l’équilibre du système social, avec respect d’une mobilité ascendante des plus doués entraînant un changement social. Comme chaque révolution implique un changement total d’élites, la mobilité sociale ascendante est le meilleur des antidotes aux révolutions !

 

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13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 08:21

C’est dans son ouvrage Le nouvel État industriel, publié en 1967, que l’américain John K. Galbraith allait réviser l’analyse technocratique développée par Burnham. Il allait essayer, toujours au travers du seul exemple des Etats-Unis, de décrire ce que serait ce nouvel État industriel, c’est-à-dire l’ensemble des quelques cinq cents grandes entreprises responsables de plus de la moitié du produit industriel de ce pays. Car ce livre s’attache exclusivement aux problèmes des Etats-Unis… Néanmoins, il nous concerne aussi car l’évolution de tous les pays industriels se fait le plus souvent dans le même sens que l’évolution étasunienne. Ainsi, si l’aspect gigantesque du système industriel américain ne se retrouve pas en France, les délocalisations nées de la mondialisation/globalisation compliquant l’interprétation, les caractères généraux de l’industrie française reste fort comparable à ceux des industries américaines. En fait, l’étude du cas américain permet souvent d’éclairer avec une certaine justesse les problèmes de tous les pays industrialisés.

Galbraith met donc en évidence les différentes modalités selon lesquelles la production industrielle a changé, ce changement tenant essentiellement à deux facteurs : ⑴ la technologie a des impératifs. Ainsi la main d’œuvre est remplacée par des machines, alors que le capital investi dans la production ne cesse de croître ; ⑵ de nos jours, la planification est présente dans les grandes entreprises. La production industrielle a changé de telle manière qu’elle contraint à mettre en place une planification rigoureuse dont l’objectif essentiel consiste à minimiser, puis à annuler les incertitudes des processus de production.

Galbraith montre ensuite que le pouvoir, tant dans l’industrie que dans la société, cesse progressivement d’appartenir aux individus ; peu à peu, ce sont des organisations qui reçoivent et qui exercent ce pouvoir… En effet, dans le système industriel contemporain, toutes les décisions font appel à des informations qu’un seul individu ne peut posséder ou maîtriser ; seul un groupe peut désormais le faire, et, dès lors, le groupe va prendre le pas sur l’individu. La prise de décision est devenue collective ! Dans le système industriel des Etats-Unis, l’entrepreneur n’existe plus en tant qu’individu détenteur de pouvoirs et de fonctions, ayant été remplacé par une technostructure.

Pour cela, Galbraith donne une analyse concrète, parlant de technostructure en tant qu’appareil de décision collégial servant à rassembler et à confronter les informations fournies par de nombreux indicateurs, et ce afin de permettre d’adopter des décisions excédant les connaissances de chacun en particulier. Cet appareil comprend ainsi les ingénieurs, les chercheurs, les directeurs d’usine et du marketing, les juristes, ainsi que les spécialistes des ventes et de la comptabilité. Galbraith développe dans ce cadre une démonstration qui peut se résumer en deux propositions essentielles :

⑴ le capitalisme n’est plus souverain dans l’entreprise ! Comme le disait déjà Burnham, il y a divorce entre la propriété capitaliste et la direction des entreprises, le pouvoir réel passant du propriétaire à la technostructure – et ce à mon avis d’autant plus dans les sociétés où le capital est diffus, lorsqu’il y a morcellement de l’actionnariat –. Seul l’ensemble formé par la technostructure est en mesure d’obtenir et d’analyser l’information nécessaire à la prise de décision(s), et il est de plus en plus difficile pour une personne extérieure à la technostructure de participer réellement au processus de décision. La technostructure détient donc un pouvoir quasi-absolu, et les représentants des actionnaires n’ont que l’illusion du pouvoir car ils ne font que ratifier les décisions de la technostructure. La technostructure va utiliser le pouvoir à ses propres fins, mais sans cependant chercher fondamentalement le profit – sauf, là encore à mon avis personnel, pour donner l’illusion de pouvoir aux actionnaires, comme c’est aujourd’hui le cas, le morcellement de l’actionnariat étant, je me répète, totalement anti-social à mes yeux, car favorisant, du fait de la volatilité des marchés le seul profit, au détriment même parfois de l’intérêt de l’entreprise elle-même –. Certes donc, la technostructure va chercher à assurer un minimum de profits afin de rassurer les actionnaires, mais elle vise essentiellement à améliorer la taille et la puissance de l’entreprise. En effet, le développement de la firme va accroître la puissance de la technostructure, cette dernière ayant une volonté de puissance et voulant accroître son autorité afin d’assurer sa survie ! Galbraith note alors que les grandes entreprises américaines ont étendu les objectifs de l’entreprise à toute la société, c’est-à-dire que la croissance économique est devenue la seule référence de toutes les actions de la société humaine. Dès lors, afin d’assurer cette croissance, l’entreprise ne va plus répondre passivement aux sollicitations du marché ;

⑵ de même, la position de l’entreprise face au marché et aux consommateurs s’est modifiée. Autrefois, le consommateur régnait sur le marché en exprimant ses préférences et le système économique ne produisait que des biens réclamés par le consommateur ; la demande gouvernait l’offre… Or, pour la technostructure, le hasard doit disparaître, d’où une planification volontariste visant à inverser le mécanisme du marché libéral : il doit y avoir mise en condition du consommateur afin qu’il accepte les productions et les prix ; désormais, la demande est créée par le producteur d’où le rôle si important aujourd’hui de la publicité. C’est pour cela que, de nos jours – du moins au temps de Galbraith –, la production donne de plus en plus l’impression d’être conçue malgré l’opposition des consommateurs. Ainsi, l’économie revient à satisfaire des besoins créés par la publicité qui doit ouvrir des débouchés pour l’entreprise.

Donc, selon Galbraith, la société moderne est irrationnelle car inadaptée aux besoins ; elle est irrationnelle car il y a surabondance de certains produits alors que des besoins élémentaires tels que l’habillement ou le logement demeurent insatisfaits, le pouvoir économique imposant ses vues au public. Cette emprise sur le corps social se réalise du fait de deux réalités :

⑴ un accord implicite existe entre les technostructures des diverses grandes entreprises, ce qui évite la concurrence ;

⑵ il y a symbiose inter-bureaucratique, c’est-à-dire entre les technostructures des entreprises et certaines branches de l’administration leur accordant leur soutien ; c’est ce que Galbraith appelle par exemple le pentagonisme. Il y a donc contraste entre la prodigabilité avec laquelle le gouvernement accorde son soutien à la technologie, à l’espace, à la recherche en rapport avec le développement économique, et la difficulté à s’occuper des services sociaux ou de besoins élémentaires, tels que l’hygiène ou encore la voirie. Par exemple, aux Etats-Unis il y a contraste entre les crédits accordés à la NASA et ceux accordés à la santé ; de même, il n’y a pas de sécurité sociale… Ainsi, dans un cas on sert les intérêts de la technostructure alors que, dans un autre, on ne les sert pas…

En première conclusion, on peut dire avec Galbraith qu’en utilisant l’information grâce à ses compétences la technostructure monopolise le pouvoir économique, pouvoir qu’elle monopolise en dictant leurs comportements aux consommateurs, et ce avec la complicité de l’administration, imposant de facto ses buts à toute la société.

Il n’est pas difficile de transposer cette analyse à la gestion de l’État. C’est par exemple le cas de la France où, depuis longtemps, les experts économiques, les hauts fonctionnaires et les membres du pouvoir exécutif participent au processus décisionnel. Pour certains problèmes, et notamment la planification ou encore le budget, ils apparaissent comme les seuls capables d’analyser, d’étudier, d’apprécier les données et les informations, c’est-à-dire à être aptes à prendre des décisions. Ils ont donc une influence politique évidente, et il existe ainsi une technostructure politico-administrative. Cette technostructure étatique a fait en sorte que le régime de la Cinquième République a renforcé le pouvoir du Chef de l’État, centralisant le pouvoir entre ses mains, et celles de son cabinet qui en arrive à prendre le pas sur le Parlement et sur les divers départements ministériels… Il y ainsi eu un transfert progressif du pouvoir du Parlement à l’exécutif – processus d’ailleurs observé dans tous les pays occidentaux –, et ce de telle sorte que le Parlement ne fait plus que ratifier les décisions de l’exécutif. L’exécutif est alors libéré du contrôle parlementaire, mais il se trouve en contre-partie de plus en plus pénétré par la haute administration – avec des cabinets ministériels devenant des groupes de décision composés de 99 % de hauts fonctionnaires –. Les décisions sont en fait imposées par des fonctionnaires, la fonction publique étant devenue un tremplin vers les carrières politiques… Lorsque les hauts fonctionnaires ne veulent plus du pouvoir politique, ils retournent dans la haute administration ou entrent à la direction de grosses entreprises… De fait, l’accès aux classes dirigeantes passe désormais par l’administration de l’État. Au delà des rivalités entre les ministères et les différentes catégories de fonctionnaires, la cohésion et l’unité de la technostructure tient au recrutement : Polytechnique, les Mines, ENA, Sciences’Po Paris, … On ne trouve dans aucun autre pays du monde une technostructure aussi fermée, car il y a eu un écrémage très fort par les grandes écoles ce qui ne donne cependant pas fondamentalement une meilleure administration. Cependant, la technostructure française a conscience de ses intérêts et du jeu à mener ; ayant phagocyté le Parlement et l’exécutif, la technostructure s’autogère, étant libérée du contrôle parlementaire. De plus, afin d’échapper à toute autre forme de contrôle, elle recourt à un langage technique propre qui est à la fois un instrument et un facteur du pouvoir du fait qu’il favoriser le secret tout en maintenant les usagers dans l’ignorance. Par ailleurs, cette technostructure étatique bénéficie de l’immunité et ses membres sont toujours couverts, risquant tout au plus d’être déplacés avec de l’avancement… Comment ne pas penser ici aux diverses affaires depuis le gouffre financier de La Villette aux actuelles questions autour d’EADS… Donc, les hauts fonctionnaires restent sereins et indifférents aux conséquences de leurs actes, protégés par leur irresponsabilité… Comment ne pas penser encore ici à l’affaire du sang contaminé ? Enfin, cette technostructure étatique, qui a été renforcé sous les deux septennats de François Mitterand, principalement lorsque ses premiers ministres furent socialistes, Alain Juppé ayant véritablement essayé de lutter contre cette évolution – bien qu’étant issu de cette technostructure – bénéficie du droit à l’arbitraire en ce sens qu’elle s’est ménagée le droit de dérogation qu’elle utilise et négocie. Enfin, elle n’est pas contrôlée pour ce qui est de la répartition des crédits entre les ministères, le véritable décideur n’étant pas le gouvernement ou le Parlement mais les seuls fonctionnaires de Bercy ! Et, de plus, ses membres ne suivent même pas les règles qu’ils édictent ; par exemple l’État paye ses fournisseurs sans respecter les délais qu’impose le droit, ou encore l’URSSAF n’a pas payé ses cotisations sociales depuis des lustres !

Il serait encore possible d’évoquer la gestion du personnel qui ne suit pas les règles imposées aux entreprises… Et surtout, la technostructure s’autogére sur le plan de ses ressources financières ; ses membres reçoivent bien plus que leurs traitement par le jeu de primes non connues du grand public, comme par exemple les primes de stylo, de poubelle, de lustrines, de buvard, de pinces à vélo, etc… des conseillers d’État ou encore les enveloppes échappant au fisc des inspecteurs des impôts ou des finances… La technostructure d’État a donc conquis son autonomie, étant très bien rémunérée, bien plus que les Parlementaires, que les Ministres, que les Maires de grandes villes, mais aussi prestigieuse, offrant des débouchés et la griserie du pouvoir sans en assumer les risques… Aujourd’hui donc, la technostructure étatique est au service de ses propres intérêts et de sa seule conservation… Les technostructures économiques et étatique finissent par s’interpénétrer, en particulier par le pantouflage des hauts fonctionnaires dans les grandes entreprises publiques et privées, avec la garantie de retrouver leur poste de haut fonctionnaire !

Maurice Duverger avait ainsi proposé, dans Janus ou les deux faces de l’Occident, de rebaptiser cette phase se substituant à la démocratie de techno-démocratie, cette dernière reposant sur des organisations hiérarchisées, publiques ou privées, et sur tout ce qui précède ! C’est cette technostructure économico-étatique qui gouverne réellement la société ! Et l’on comprend mieux ici les propositions actuelles de Nicolas Sarkozy visant à limier les pantouflages, à rendre son pouvoir de contrôle au Parlement, à simplifier le langage administratif, à simplifier les procédures, à responsabiliser les fonctionnaires, à favoriser la promotion administrative au mérite, etc…, ceci ayant déjà été ébauché par Jacques Chirac ou encore Alain Juppé…

Indépendamment de tout cela, il faut remarquer que, bien que n’étant pas pluraliste comme l’est par exemple Raymond Aron, Galbraith admet l’existence du pouvoir compensateur de ceux qui sont soumis au pouvoir économique privé, mais de manière très embryonnaire…

 

 

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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 17:05

Le 26 août 1789, l’Assemblée constituante allait lancer un coup de tonnerre dans le ciel de l’Europe… C’est ce jour-là qu’elle devait adopter la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Par cet acte, elle condamnait définitivement l’absolutisme monarchique (et non pas la royauté, la division de la société française en ordre, l’intolérance religieuse et les inégalités non naturelles. Pour la première fois l’homme était abordé en tant qu’individu, alors que jusque là les hommes étaient considérés seulement comme des éléments parties de groupes sociaux, que ce soit la famille, la confrérie, la compagnie, l’ordre, … Désormais l’homme a les droits de la personne humaine, à droit à la reconnaissance de sa nature de personne humaine unique… Et cet acte aura été reconnu par tous les régimes français depuis lors, sauf celui de Vichy ; même la Charte octroyée de Louis XVIII a reconnu cette déclaration !

La démocratie n’était pas une idée tout à fait inconnue en 1789… Ni même sa réalité, puisque trois Etats – la Suisse, l’Angleterre et les Etats-Unis – adhérant à un système démocratique. Pour la Suisse, c’étaient les cantons et la démocratie directe…

Pour ce qui est de l’Angleterre, souvenons-nous qu’il existait dans ce pays depuis le XIII° siècle avec la Magna Carta une forme de représentation nationale, le Parlement, composé de deux chambres : la Chambre des Lords et la Chambre des Communes. De même, depuis 1688 le peuple anglais bénéficiait d’une première déclaration de droits obtenue de Guillaume d’Orange, tout comme l’Act of Settlement de 1701 avait rabaissé l’autorité d’un roi, considéré comme élu de la nation, au profit du Parlement. Enfin, 1780 voyait commencer l’instauration d’un régime parlementaire.

Nous ne dirons de même que quelques mots sur les Etats-Unis dont la forme républicaine de gouvernement était née d’une révolte contre le roi d’Angleterre. 1776 sera l’année de la Déclaration des droits… Et d’ailleurs, ce régime républicain et démocratique allait être installé sur la base d’idées politiques notamment françaises, et avec l’aide de Louis XVI… Et, par retour, le succès de cette révolution allait avoir une grosse influence sur la France, par l’intermédiaire de nobles libéraux, notamment La Fayette, des voyages de Benjamin Franklin, ainsi que par la diffusion de l’idée qu’il était désormais possible de lutter victorieusement contre le roi en place !

Maintenant, pourtant, contrairement à une idée reçue, il faut bien garder à l’esprit que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen – n’oublions pas cette dernière idée que celle de citoyen ! – ne doit pas plus à la Franc-Maçonnerie, qui sera d’ailleurs souvent considérée comme royaliste sous la Révolution, qu’à ces trois Etats pré-évoqués. En fait, on oublie trop souvent qu’il avait toujours existé dans le domaine des idées un courant démocratique en France. L’illusion vient du fait que les idées françaises n’ont souvent pu être diffusées que par le canal de l’Angleterre, tout comme la condamnation de la Franc-Maçonnerie dès ses premiers temps n’aura fait que renforcer son refus de tout pouvoir matériel, et non pas forcément spirituel, de l’Eglise catholique…

N’oublions pas aussi qu’au Moyen-âge quasiment tous les auteurs estimaient que le roi tenait son pouvoir non pas de Dieu, malgré le sacre qui n’est conçu que comme une seconde étape d’investiture, mais du peuple ; en fait, seuls les théologiens cherchaient à atténuer, et non pas supprimer cette idée, et ce, paradoxalement, qu’ils soient favorables ou non au Pape, cette tenure permettant pour les uns de justifier l’opposition au Pape, pour les autres au contraire de justifier la primauté du même Pape ! Nous ne reviendrons pas ici sur les problèmes liés au rôle du Pape dans le politique, mais toujours est-il que la tentative de la papauté de s’imposer aux gouvernements aura été l’acte de naissance de la remise en cause de l’idée de droit divin, et, finalement de la Révolution qui n’aura été que l’acte final de cette lutte. Même les rois de France s’opposaient à l’idée de monarchie absolue de droit divin, Charles V inspirant par exemple au XIV° siècle le Songe du Vergier qui faisait procéder la royauté non de Dieu mais du peuple par l’entremise d’un contrat par lequel le dit peuple déléguait son pouvoir au roi. Ne l’oublions pas ! Il n’était donc pas choquant qu’en 1484 un orateur tel que Philippe Pons se fasse le chantre de la souveraineté du peuple comme source du pouvoir, même s’il innovait en affirmant que, du fait de cette délégation, le peuple avait le droit de reprendre le pouvoir au roi, de le déposer, voire de le tuer en cas de tyrannie. D’ailleurs, l’idée de tyrannicide n’était pas nouvelle, ni même opposée au Catholicisme, son grand rénovateur ayant été saint Thomas d’Aquin…

Le XVI° siècle aura vu s’épanouir des idées très hardies, dans la foule de l’école des monarchomaques, champions de l’opposition à l’idée de monarchie absolue. Gardons bien à l’esprit que ces derniers, s’ils furent au départ Protestants, furent aussi Catholiques, au temps de la Ligue. Le problème aura été que les excès de la Ligue, même si certains furent justifiés, et surtout sa défaite face à Henri IV aura paradoxalement conduit en réaction à l’aboutissement de l’idée de monarchie absolue. C’est à cette époque que la théorie du droit divin allait pleinement s’élaborer, cherchant aussi à démontrer les conséquences jugées désastreuses de toute souveraineté du peuple.

Le XVIII° siècle aura été le siècle de la renaissance des idées démocratiques… Ceci aura été principalement dû au retour de l’école du droit naturel, école à laquelle se rattachèrent tous ceux que l’on appelle les Philosophes. J’ai parlé de retour car la conception du droit naturel est très ancienne, remontant à l’époque de Rome. Mais, avant ce retour, le droit naturel était surtout conçu comme étant l’expression de l’ordonnance éternelle que Dieu aurait fixé aux êtres humains ; il est bien évident que l’Eglise catholique s’était faite la championne de cette approche. Ce qui va changer au XVIII° siècle, ce sera la laïcisation – et non pas l’«athéisation», car les idées d’Etre suprême, de théisme sont fondamentales chez beaucoup de philosophes, y compris Diderot ou Voltaire – du droit naturel, mouvement initié par Grotius au XVII° siècle. Le droit naturel se détache désormais de tout apport métaphysique, le fondement nouveau étant désormais l’intelligence humaine, la raison, le Discours de la méthode de Descartes ayant été la passerelle décisive entre ces deux visions, du moins pour la France.

Un rôle essentiel, un rôle moteur est donc donné à la raison. Et, par usage de la raison, on se rend compte qu’il existait des droits antérieurs à ceux des monarques, ces droits étant la liberté, l’égalité et la propriété. La liberté et l’égalité sont donc conçues à partir de cette époque non seulement comme des concepts, mais aussi comme des droits, ce que l’on oublie trop souvent. Désormais, la loi positive devra imposer le respect de ces droits, la finalité de cette imposition étant d’assurer le bonheur des hommes, le bonheur, cette idée neuve en Europe comme le dira Saint-Just. C’est donc un total bouleversement des mentalités qui allait s’opérer au XVIII° siècle. Jusqu’alors, seul comptait l’espoir dans l’au-delà, et ce même si l’homme devait souffrir sur terre ; désormais, le bonheur de l’homme doit aussi se rechercher sur terre ! Il est bien évident que cette idée nouvelle, rompant avec une tradition initiée par saint Augustin, allait modifier totalement la conception de la vie humaine, sapant d’une certaine manière les fondements de la société alors en place. En effet, cette vision nouvelle détruisait l’élément mystique sur lequel se basait la royauté depuis Charlemagne, bien plus que Clovis. Alors que le sacre de Reims donnait au roi un pouvoir mystérieux, miraculeux justifiant son pouvoir politique, sa domination incontestable, l’écroulement du mythe du sacre induisait celui du mythe du roi élu de Dieu, du roi lieutenant de Dieu.

La primauté pour la connaissance des rapports dirigeants-dirigés n’est désormais plus une certaine fatalité découlant d’une élection divine, mais la raison. Or, la raison pose une question grave : pourquoi y aurait-il par naissance, des hommes par essence supérieurs aux autres ? C’est la nouveauté de cette question qui fit qu’il y eut chez les philosophes des divergences quant à la conception des gouvernements, même si ceci n’était finalement pas nouveau, Thomas d’Aquin ayant déjà posé cette question d’une certaine manière, ne tranchant pas véritablement pour une monarchie d’essence divine, mais bien plus pour un régime mixte combinant la monarchie, l’aristocratie et la démocratie, finalement assez proche de la philosophie de la V° République. Mais revenons à ces divergences, même si les fondements restent les mêmes : la raison et le droit naturel.

Par exemple, pour Voltaire, il doit y avoir des gouvernants, mais guidés par un roi éclairé par les philosophes. C’est la théorie du despotisme éclairé, l’expérience étant tentée par Turgot… Pour d’autres auteurs, et surtout Montesquieu, Rousseau et l’Abbé Sieyès, il faut au contraire garantir la séparation des pouvoirs, le fondement du gouvernement devant être la souveraineté du peuple.

Prenons l’exemple de Montesquieu. Cet auteur allait, dans L’Esprit des Lois, condamner la tyrannie, mais sans pour autant approuver la démocratie, considérant que celle-ci serait négation de toute liberté. Sa vision, c’est que la liberté ne peut exister que dans des régimes tempérés, avec séparation des pouvoirs. Sa formule, c’est Le pouvoir arrête le pouvoir, et de concevoir trois pouvoirs, d’ailleurs légèrement différents des trois pouvoirs actuels, la constante étant que chaque pouvoir empêchera les autres de devenir despotiques. Tant la Constitution américaine que l’Assemblée constituante allaient s’inspirer de cette doctrine, ce qui fait définir Montesquieu par certains comme Le Père de la Liberté.

Pour Rousseau, c’est l’égalité qui doit l’emporter ; il le dit très clairement dans son Discours sur l’inégalité parmi les hommes. Selon lui, la liberté se serait arrêtée à l’instant où naissait la propriété, d’où sa célèbre phrase du Contrat social (1763) selon laquelle l’homme est libre mais partout il est dans les fers ; en passant de l’état de nature à l’état de société, l’homme s’est perverti… Mais les hommes ont signé dans ce nouvel état un pacte de société, un contrat social fondateur des trois composantes de la volonté générale, c’est-à-dire l’Etat, la société elle-même et le pouvoir. Ce sont donc les hommes qui ont créé le pouvoir, et, de ce fait, le pouvoir leur appartient. On peut l’admettre ; mais le problème avec Rousseau, c’est que, cette souveraineté étant tout à la fois inaliénable, infaillible et indestructible, il n’y a pas de minorité acceptable, ce qui est totalement destructeur, y compris de l’idéal rousseauiste. Il n’y a donc que substitution d’un pouvoir démocratique absolu et total à un pouvoir monarchique absolu et total, ce qui est tout autant ouverture à tous les extrémismes, à toutes les dérives, à toutes les exclusions de ce qui n’est pas « dans le moule », et il est dommageable que certains auteurs actuels pourtant intéressants, tel Bruno Latour, sombrent parfois dans cette démarche, notamment en substituant la nature aux hommes. La dictature de la nature reste une dictature ! Pour en revenir à Rousseau, la seule ressource offerte à l’individu isolé est de se sublimer dans sa qualité de citoyen, et c’est tout, seul le peuple pouvant exercer le pouvoir, voire même penser ! Ce sera la doctrine des Montagnards pendant la période jacobine, avec les excès que l’on connait.

Reste une troisième figure d’influence, celle de l’Abbé Sieyès qui fut au contraire de Montesquieu et de Rousseau présent aux Etats généraux. La base de sa pensée tient en une phrase : Qu’est-ce que le Tiers état ? Rien ! Or, le Tiers représentait 96 % de la population française qui n’était pas encore constituée en nation. Or, pour Sieyès, le Tiers état c’est la Nation, cette vision induisant la notion de nombre comme fondement unique de la démocratie.  Mais cet auteur modère cette approche en définissant plus exactement la nation comme étant ce corps d'associés vivant sous une loi commune et représentée par la même législature. La noblesse et le clergé ne sont exclus de la nation que dans la mesure où ils s’en excluent volontairement par leurs privilèges auto-octroyés, alors qu’ils pourraient très bien en intégrer le corps. Dans tous les cas, selon Sieyès, la souveraineté doit appartenir à la nation, et non au peuple, s’opposant ainsi à Rousseau, fermant ainsi en théorie la porte à toute dictature, à toute vision totalitaire (au sens de totalité et non d’Etat), un système de représentation nationale par élection étant préconisé, ces représentants nationaux devant être les seuls détenteurs du pouvoir législatif.

 

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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 17:04

Après avoir transféré un temps la souveraineté au Peuple, la Révolution française devait re-transférer cette même souveraineté à la Nation, ce qui devait conduire successivement à l'anarchie, à la dictature, puis enfin à la paralysie de cette même Révolution. C'est donc sans grandes difficultés que le Coup d'État du 18 brumaire aura pu mettre un terme à la Révolution et à certains de ses idéaux en transmettant la souveraineté à un organe théoriquement pluriel, le Consulat; néanmoins, dans les faits, cette souveraineté n'aura été transférée qu'à un homme seul dont la figure s'impose, tant politiquement qu'au travers d'une mythologie nouvelle du chef : Bonaparte.

La Constitution de l'An VIII aura été l'oeuvre à la fois de Siéyès et de Bonaparte; tirant les leçons des échecs de la Révolution, elle devait, tout en maintenant la séparation des pouvoirs et la souveraineté nationale, prendre le contrepied des trois Constitutions antérieures en affaiblissant le pouvoir législatif au profit de l'exécutif; elle portait donc en germe l'idée de passage d'un régime d'Assemblée à un régime basé sur la primauté d'un individu. Cependant, cette Constitution devait se raccrocher à l'esprit de la Révolution car rétablissant le suffrage universel, même si celui-ci reste très théorique puisque, selon Siéyès, “l'autorité vient d'en haut, la confiance vient d'en bas”, formule qui reste d'une très constante actualité dans la politique française contemporaine.

La grande caractéristique de la Constitution de l'An VIII restera, dans la logique énoncée plus haut, la perte par le législatif de toute initiative de la Loi, puisqu'il délibère et vote des projets du seul exécutif, tout en étant haché en quatre Assemblées : le Conseil d'État qui prépare les textes, le Tribunat qui émet des voeux, le Corps législatif qui vote les Lois sans les discuter et le Sénat qui contrôle leur constitutionnalité puis intervient par la voie du Senatus consulte. Cette division du pouvoir et son fractionnement n'est pas sans rappeler les formes actuelles des procédures décisionnelles et de l'architecture des pouvoirs au sein de l'Union européenne....

Parallèlement, Bonaparte devait aussi veiller à une division tout aussi systématique de l'exécutif, celui-ci étant éclaté dans la Constitution de l'An X entre trois consuls -mais hiérarchisés-, ainsi qu'un collège; mais, dans la pratique, seul le Premier Consul détient la réalité du pouvoir puisque titulaire des compétences fondamentales : pouvoir de nomination, proposition des Lois, finances, politique étrangère, paix ou guerre, etc.... C'est surtout dans cette forme nouvelle de l'exécutif, combinée au morcellement du législatif, que Benjamin Constant devait voir la résurrection de la dictature, les deux autres Consuls n'ayant que voix consultative. En fait, l'Empire s'est trouvé institué dès la mise en place du système de l'An X (1802) puisque Bonaparte décide de se faire attribuer par plébiscite le Consulat à vie “en reconnaissance de la Nation”, un additif prévoyant de plus qu'il désignerait lui-même son successeur, d'où la réintroduction potentielle de l'hérédité, même si dans les esprits prévaut l'idée de la succession impériale à la romaine. Le coup de grâce à la Révolution est aussi contenu par le texte de l'An X puisque si le Sénat eut faire des Senatus consulte, ce pouvoir ne peut s'exercer que sous le contrôle de Napoléon.

L'Empire sera enfin posé définitivement en l'An XII (1804) lorsqu'il sera décidé que l'avenir du régime postule l'établissement d'une dynastie. Le monocrate de se faire parer du titre d'Empereur pour rappeler Charlemagne tout en évitant de donner l'impression de revenir à la monarchie. Le sort de la Révolution sera définitivement clos par le Senatus consult du 28 floréal an XII créant la dignité impériale héréditaire dans sa ligne directe. Il n'y a plus de Révolution, il y a IVème dynastie.... Rien ne reviendra plus mettre en cause cette organisation du pouvoir, hormis la chûte de l'Empire, l'épisode des Cents jours (1815) n'étant qui épiphénomène; certes, on s'était alors posé la question de savoir quelle orientation nouvelle donner au régime, les "Benjamines" devant conduire l'Empire vers une certaine forme de parlementarisme, mais celui-ci ne vit jamais le jour, l'Empire étant déjà à l'agonie.

Se pose donc maintenant la question de savoir si le régime introduit par Bonaparte était un césarisme empirique ou un césarisme idéologique.

Il semblerait que le bonapartisme soit une idéologie originale, malgré des liens évidents avec le césarisme et la Révolution française. Le mythe de Napoléon Ier se prête à toutes les lectures, tout comme le seconde Empire peut s’interpréter de façons très diverses ; ainsi : ⑴ Émile Ollivier, avant de se rallier à l’Empire, dénonçait dans le bonapartisme l’exploitation de la Révolution, le goût de la guerre et la discipline préférée à la liberté ; ⑵ Tocqueville n’approuvait pas ce régime, y identifiant un glissement de la démocratie vers l’autorité, entraînant à terme un bafouement de cette même démocratie ; ⑶ Marx voyait enfin dans le bonapartisme la forme nécessaire de l’État dans un pays où la classe ouvrière aurait été vaincue dans un grand combat par la classe capitaliste, la bourgeoisie et l’armée ; ⑷ de nos jours, certains y voient une alliance du goût bourgeois pour la sécurité avec un système de garantie contre la peur sociale ; ⑸ pour un certain nombre d’auteurs républicains du XIXème et de la première partie du XXème, le bonapartisme serait une dictature militaire ; ⑹ pour beaucoup d’auteurs anglo-saxons des années trente, le fascisme de Mussolini n’était pas sans rapports avec le bonapartisme, même si l’on retrouve pas le plébiscite dans le fascisme italien, et même si le totalitarisme mussolinien englobait toute la vie sociale et de l’individu au contraire du bonapartisme qui ne concernaient que certaines parties de ces vies.

En fait, le bonapartisme serait un système en lui-même, comme le disait d’ailleurs dès 1849 Louis-Napoléon Bonaparte lui-même : Le nom de Napoléon Ier est à lui seul tout un programme.

Et de plus, ce système serait à la fois de gauche et de droite, étant à la fois contre les libéraux, contre les ultras et contre les républicains ! Napoléon Ier avait déjà précisé qu’il était national et non pas de gauche ou de droite, et il récusait cette classification dans laquelle il voyait un facteur de fracture de la France. Le neveu devait suivre la même voie, voulant supprimer les partis politiques qui divisent la nation afin de réconcilier les français entre eux. Le bonapartisme s’élève donc au-dessus des partis, se voulant un rassemblement national de juste milieu, Duverger parlant à son sujet de centrisme brillant, et il est indéniable que les deux Bonaparte ont donné à la conjonction des centres ce qui lui avait toujours manqué : l’appui du peuple ! Le bonapartisme serait donc un centrisme populaire et non pas parlementaire, et l’engouement pour Napoléon Ier persistant après son exil et sa mort en sont des éléments de preuve.

En ce sens, le bonapartisme se veut une conjugaison de l’autorité et de la démocratie. Le plébiscite sert à désigner le tribun couronné par le suffrage universel, représentant de la majorité silencieuse et responsable devant le seul peuple. Néanmoins, le suffrage universel ne fait que reconnaître un monocrate tirant sa légitimité du seul plébiscite…

Dans cet esprit, Louis-Napoléon III devait dans son discours de Lyon de 1850 chercher à démontrer que l’élu de six millions de suffrages ne faisait qu’exécuter la souveraineté du peuple : Je ne suis pas le représentant d’une partie. Se réclamant de 1804 et de 1848, il se posait en sauveur de la Révolution par l’ordre, tout comme le fît son oncle… Souhaitant une harmonie entre la volonté nationale et le tribun couronné, il se flatte de diriger la puissance des masses, voulant reconstituer l’autorité en respectant l’unité et en consultant les masses afin de renouveler sa légitimité. Il mettait en fait en place un système adapté à une crise qui déconcertait l’opinion publique, le plébiscite se voulant de plus désaveu des dirigeants antérieurs.

Un centrisme donc, centrisme cherchant à éviter tant la révolution que la réaction. Louis-Napoléon Bonaparte se voulait homme du milieu, fondé sur un système inédit alliant suffrage universel et autorité monarchique. Cette voie était extrêmement étroite et ambiguë, car postulant sur un maintien constant de l’accord entre la volonté nationale et celle du monocrate, cet accord ne pouvant trouver sa crédibilité que dans la durée.

Le legs de Napoléon III sera, malgré les proclamations des romantiques et de certains républicains, assez positif. On peut ainsi porter à l’actif du second Empire des réalisations positives telles que le rattachement de Nice et de la Savoie, le décollage économique et une amélioration incontestable du niveau et des conditions de vie du monde ouvrier, ainsi que l’amorce d’une politique sociale.

Sur le terrain des idées politiques, l’apport aura été essentiel car il y a eu création d’une tradition de pensée. Sur le terrain politique, un apport paradoxal : l’inclusion du suffrage universel dans la tradition politique française - alors qu’il y avait avant méfiance -, ce suffrage universel auquel les citoyens tenaient depuis 1848 et qui fut utilisé sans discontinuer de 1852 à 1870. Cette source du pouvoir de l’Empire est devenu un acquis irrévocable de notre société, et il ne faut pas le juger avec les yeux d’aujourd’hui, car ce suffrage était à l’époque une avancée démocratique sans précédent ! Ce suffrage universel, malgré sa forme embryonnaire, fondé comme principe directeur de l’évolution de la société, a permis à la France de faire son apprentissage démocratique, aidé en cela par la diffusion de la presse et la réduction de l’illettrisme ! Il faut donc bien analyser le suffrage universel et la liberté de la presse avec les yeux de l’époque et par comparaison avec ce qui existait avant et ailleurs, et non pas à l’aune de nos sociétés occidentales actuelles !

Le régime de Napoléon III aura en fait été le précepteur de la démocratie, car il aura été aide à l’éveil du sentiment démocratique et au développement de la vie nationale. Et il aura impliqué, à la différence du régime de Napoléon Ier un long processus de démocratisation, même si la démocratie telle que conçue actuellement fut parfois escamotée, avec le suffrage universel comme centre du système. D’ailleurs, lorsque l’Empire devait chuter, la France devait, face au vide politique et constitutionnel, conserver ce principe directeur survivant du régime : celui du suffrage universel, cette source incontestable de la légitimité démocratique et de la légalité républicaine. Dès lors, le recours à la nation est irréversible, avec la consultation périodique du peuple souverain. Et il faut aussi se souvenir qu’à la chute de l’Empire, les républicains étaient hostiles au suffrage universel, celui-ci étant pour eux ma mesure de l’analphabétisme politique, méfiance du suffrage universel à tel point qu’il n’en fut pas fait usage en 1871. La fondation du suffrage universel et la dynamique parlementaire qui couronné le régime en fin de parcours allait en fait permettre de réconcilier le parlementarisme réputé monarchiste et la démocratie. Napoléon III aura donc en fait légitimé la démocratie parlementaire. Le neveu fut-il donc vraiment moins génial que l’oncle ? Et il ne faut surtout pas confondre les deux régimes en un seul…

 

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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 15:52

C’est en 1956 que l’ancien trotskyste devenu libéral Charles Wright Mills allait exposer sa théorie du pouvoir dans un ouvrage intitulé L’élite du pouvoir. Pour cet auteur, les phénomènes de domination  politique existent ; mais ils résultent des relations établies entre les détenteurs de certains rôles stratégiques, à l’exclusion de toute autre cause. Et Mills de distinguer trois institutions ayant l’exercice du pouvoir : l’institution politique, l’institution économique et l’institution militaire. Ces trois institutions ont pris, au fil des âges, de plus en plus d’importance, et les moyens dont disposent leurs responsables ont augmenté dans d’énormes proportions. De ce fait, il y a concentration du pouvoir entre les mains de ces responsables.

Ces trois institutions sont hautement bureaucratisées, tout comme elles sont centralisées. De ce fait, le nombre de personnes y détenant un pouvoir réellement significatif est fort restreint, le pouvoir ne se trouvant pas éparpillé entre différents niveaux hiérarchiques mais au contraire concentré aux seuls échelons les plus élevés. Cette théorie du pouvoir au sommet s’oppose donc totalement aux théories développées par les pluralistes… Par conséquent, les groupes qui occupent des positions stratégiques constituent ce que Mills appelle l’élite du pouvoir. Et Mills va dès lors s’attacher à montrer comment aux Etats-Unis un ensemble de catégories dirigeantes est suffisamment lié pour constituer une telle élite du pouvoir.

Le pouvoir de l’élite

Mills constate que le pouvoir n’est pas évident ; il constate qu’il existe de nombreux compromis entre les institutions clés. De plus, il serait aisé d’établir l’existence de nombreux conflits entre les sommets des trois grandes institutions, sommets qui constituent ce que Mills appelle le triangle du pouvoir. Gardons ici à l’esprit que c’est un ancien trotskyste, dont la volonté est de faire servir la sociologie à l’action pour reprendre les termes de Roger-Gérard Schwarzenberg, qui met au goût du jour le mythe de la trilatérale… Mills constate également qu’il existe des conflits au sein de chacune de ces institutions, d’où un développement apparent du pouvoir. Mais, néanmoins, cette élite ne serait pas omnipotente, tout comme il n’y aurait pas de concertation pour conserver le pouvoir ; de ce fait, toutes les décisions ne sont pas prises au sommet. Et Mills d’expliquer que les décisions qui manifestent l’existence du pouvoir ne sont donc pas de bons indicateurs du pouvoir. C’est au jour le jour que des décisions à court terme seraient prises en fonction des compromis entre les divers groupes. Pourtant, en cas de crise, toutes les décisions sont prises par la seule élite du pouvoir, et c’est cela qui permet de mesurer réellement le pouvoir ; de même, les grandes décisions stratégiques sont décidées par cette seule élite… C’est donc l’élite du pouvoir qui prend les décisions de fond, l’élite interne aux différentes institutions ayant la charge des décisions quotidiennes qui ne sont qu’équilibrage et marchandage… Les masses, qui sont manipulées et aliénées, sont donc exclues de toute prise de décision réelle…

Mills énonce donc que les élites internes sont dans l’incapacité de contrôler les décisions essentielles. Il en donne au moins trois raisons :

⑴ la nature des problèmes fondamentaux requière une masse importante d’informations, et la possibilité de mobiliser rapidement ces informations n’est pas disponible aux élites internes. Il faut à la fois posséder le contrôle de toutes les sources, mais aussi croiser des informations dispersées entre les trois institutions, ce que seule l’élite du pouvoir peut faire. On notera que Mills insiste sur le rôle clé tenu par la disposition de l’information dans la fonction de pouvoir ;

⑵ les assemblées élues, que Mills classe parmi les élites internes, sont pour leur part incapables de jouer un rôle important dans les décisions fondamentales, sur les problèmes majeurs, et ce par manque de compétence et par manque de moyens face aux professionnels de l’exécutif, du militaire et de l’économique, mais aussi du fait de leur instabilité découlant de l’élection. Néanmoins, le Sénat des Etats-Unis est considéré par Mills comme supérieur à la Chambre des représentants, donc une hiérarchie nouvelle entre les élites internes elles-mêmes. Dans tous les cas, Mills insiste sur un critère de nécessaire compétence technique ;

⑶ enfin, la nature du système institutionnel américain est marquée par une très grande décentralisation. Les Etats-Unis sont un État fédéral très décentralisé, ce qui entraîne un phénomène de multiplication des élites internes, mais aussi une dispersion a priori de l’information. Dans tous les cas, les élections sont bien plus localistes que nationales, alors que les partis politiques n’ont ni organisation centrale, ni discipline de vote ; ils n’existent en fait à l’échelon national que l’année des élections présidentielles ! Il n’existe donc pas de véritables clivages idéologiques, ce qui a aussi pour conséquence une très grande abstention aux élections, ce qui permet à la fois un meilleur contrôle de l’opinion, tout en introduisant des facteurs d’incertitude et d’équilibre entre les élites internes, limitant d’autant leur pouvoir. Donc, le pluralisme peut très bien exister au niveau des assemblées, très bien fonctionner, sans que cela remette en cause la distribution et la possession du pouvoir réel par une élite de l’élite ! Dès que se pose un problème important, c’est l’élite supérieure, l’élite du pouvoir qui reprend automatiquement sa place de décisionnaire décisif…

La nature de l’élite

L’élite du pouvoir est en fait unifiée. Mais il faut noter dès maintenant que le critère d’appartenance à cette élite n’est pas la propriété des biens et des moyens de production – au contraire le fractionnement de l’actionnariat est un avantage – mais l’appartenance à un poste au sein d’une institution clé. Dans tous les cas, l’unification de l’élite résulte de trois facteurs :

⑴ la cooptation qui est un mécanisme par lequel une élite recrute ses futurs membres, à l’exemple du recrutement au tour extérieur de conseillers d’État en France. Les institutions clés cooptent leurs futurs membres selon des techniques différentes, mais le résultat est le même… L’élite militaire recrute par l’intermédiaire des écoles de guerre ; l’élite économique élabore des programmes de formation à la gestion dans les grandes Universités ; l’élite politique ne compte pas vraiment sur le processus électoral, et ses éléments directeurs sont recrutés sans concours, sans élection, par désignation à la candidature, seul le Président des Etats-Unis étant élu au suffrage universel de tous les américains, et encore de manière indirecte, par l’intermédiaire de représentants des électeurs des États fédérés… ;

⑵ il faut aussi noter qu’il n’existe pas aux Etats-Unis d’école d’administration, du type ENA, ni même de véritable fonction publique. De ce fait, le Président, qui nomme les hauts fonctionnaires, les choisis le plus souvent parmi les administrateurs des grandes entreprises privées ; c’est ce que Mills appelle le système des dépouilles. Mais ce système introduit des inégalités. Bien y réfléchir à l’heure où certains veulent en France supprimer l’ENA, et  ce malgré les défauts possibles de cette école… ;

⑶ enfin, il y a identité de classe puisque les membres de l’élite du pouvoir ont reçu la même éducation, le recrutement se faisant en proportion écrasante parmi les couches supérieures de la population, en particulier WASP – white, anglo-saxon, protestant -. Ils figurent pour la plupart sur le social register… Les luttes d’influence accréditent certes en surface certaines distinctions et certains clivages – par exemple l’opposition artificielle entre les nouveaux riches du pétrole du Texas et les élites cultivées de Boston -, mais, en profondeur, ces personnes ont la même éducation et les mêmes intérêts, ce qui favorise l’unification, l’élite du pouvoir pouvant dès lors sans crainte puiser dans ce réservoir.

On remarquera pour finir que Mills reste très marqué par le trotskysme en son vocabulaire qui est souvent issu du marxisme : classe, aliénation, etc… Néanmoins, Mills n’accepte pas la simplification marxiste qui fonde le pouvoir sur la seule possession par une classe dirigeante minoritaire des moyens de production, alors qu’il complète cette analyse par l’idée d’une classe dominant la société par les fonctions occupées… Reste que nous sommes encore ici en présence d’un théoricien du libéralisme issu du trotskysme, comme Burnahm par exemple… À retenir…

 

 

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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 15:44

Talleyrand avait de très beaux principes politiques et diplomatiques… Quel dommage qu’il ne les ait jamais véritablement mis en œuvre – ou ne serait-ce que pensés – avant la fin de sa vie… Que de guerres, de haines et de pertes auraient été évitées ! 

⒜ Tous les agrandissements de territoire ne sont que des jeux cruels de la déraison politique.

⒝ Un traité de paix est un acte réglant l’intégralité et l’universalité des objets en contestation. Il doit faire succéder l’état de paix à l’état de guerre, mais aussi l’amitié à la haine. Il ne doit donc rien laisser sous silence, tout en évitant la survie de la haine, les à peu près, l’écrasement du vaicncu et l’ivresse de la victoire.

⒞ Lorsque l’on se sent invincible, il faut éviter d’en abuser et en profiter pour savoir tendre la main à l’ennemi.

⒟ Le chef doit être clairvoyant et ferme.

⒠ Il faut chercher à être bien avec tout le monde, sans pour autant renoncer à son identité, et non pas seulement avec quelques puissances, même s’il est nécessaire de faire des alliances avec ceux qui veulent vraiment faire de la paix une priorité.

⒡ Il faut voir en avant et non pas vers l’arrière.

⒢ Il faut développer entre les États des rapports d’industrie et de commerce permettant de poursuivre l’expansion en commun et sur le même rythme.

⒣ Les vrais intérêts du commerce imposent une indépendance des États quant à leurs colonies, ce qui peut imposer un certain partage du monde en zones d’influence : la Méditerranée à la France, l’Océan au Royaume-Uni et l’Europe centrale à l’Autriche.

⒤ Il faut proclamer des frontières éternelles et renoncer à toute idée de conquête visant à modifier ces frontières.

⒥ Il faut chercher à concilier le libéralisme et l’évolution des peuples en tenant compte de principes communs définis en commun.

⒦ Il est de la nature d’un État libre de désirer que les autres peuples soient appelés à la jouissance d’un bien qui, une fois répandu, promet à l’Europe et au monde l’extinction d’une grande partie des querelle qui les ravagent. Cette jouissance ne doit cependant en aucun cas être imposée.

⒧ Vouloir porter à force ouverte la liberté chez les autres est le meilleur moyen de se faire haïr, de la faire haïr et d’en empêcher le triomphe.

⒨ C’est un sacrifice qui peut beaucoup pour la paix et un plus grand bien pour tous que de consentir à être l’éditeur responsable des œuvres d’autrui.

⒩ Si la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée, le calcul personnel et l’appât du gain ne sont pas toujours dans le temps les meilleures solutions.

⒪ Il ne faut jamais avoir la prétention d’être le maître des autres.

⒫ La guerre réveille le patriotisme et favorise les neutres. Bref, elle fait perdre tous ses avantages à celui qui est puissant.

⒬ Les colonies ne sont qu’un problème secondaire.

⒭ Il faut éviter l’illusion qui est celle d’être puissant dans les moyens journaliers d’exécution alors que l’on est subalterne d’un point de vue politique ou définiteur de la politique.

⒮ Certains ennemis économiques seraient en fait les meilleurs alliés en cas d’agression militaire, chacun ayant à y perdre. La connaissance d’une telle réalité permettrait de limiter les conflits et de retenir les vélléités de chacun.

⒯ Il faut rassurer sur le plan militaire en évitant certaines interventions non à propos, puis s’appuyer mutuellement avec d’autres États puissants pour éviter que les autres n’interviennent, puis enfin s’associer afin de granatir une invioloabilité et une paix accompagnée de neutralité chez ceux chez qui l’on n’est pas intervenu.

On aurait aussi pu penser à Talleyrand avant d’intervenir en Irak ou en Afghanistan…

 

 

 

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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 15:40

Il peut sembler surprenant d’évoquer Zoroastre – Zarathustra – dans le cadre d’un cours relatif aux idées politiques européennes. Mais, si l’on veut bien se souvenir que Zoroastre fonda un système, certes religieux, mais aussi moral, cette dernière dimension justifie à elle seule l’impératif d’évoquer cet auteur dans ce cadre. De plus, l’attention que lui porta Nietzsche justifie à elle seule cette assertion.

Contrairement à une idée reçue encore trop souvent répandue, le philosophe persan Zoroastre n’est pas né vingt-cinq siècles avant Jésus-Christ, mais vers le VIème-Vème avant Jésus-Christ. S’appuyant – comme Confucius d’ailleurs, voire même Hésiode – sur des traditions antiques pour donner une forme aux livres sacrés, son but est donc avant tout religieux, visant l’au-delà, l’ensemble de sa doctrine étant plus moral que métaphysique. Son œuvre majeure, qui fonde – ou plus exactement refonde – le mazdéisme, aura ainsi été le Zend-Avesta, mélange de code religieux et de recueil de textes sacrés persans tirés des Nackas.

La doctrine de Zoroastre peut se résumer en cinq points clés :

⑴ il existe un dieu bon, Ormuzd, lumineux, très saint et très parfait. Le mazdéisme est ici une réaction au panthéisme hindou ;

OrmuzdAhura Mazda – est le créateur des mondes existants, ainsi que des deux premiers humains : Meschia, le premier homme, et Meschiane, la première femme ;

⑶ séduits par Ahriman, ces deux premiers humains allaient manger des fruits que celui-ci leur offrait, et, dès lors, des cent prérogatives qu’ils avaient, ils n’en gardèrent qu’une. Ce serait l’origine du mal, selon Zoroastre ;

⑷ le mal moral, ainsi que tous les maux de ce monde, dériveraient de ce principe mauvais qui apparaît dès lors comme indépendant en face du dieu créateur : la doctrine de Zoroastre est donc par essence dualiste, c’est-à-dire fondée sur la conception un dieu bon, un dieu méchant. Nous reviendrons sur ce point ;

⑸ au départ, la morale de Zoroastre est assez forte, recommandant la vérité et la pureté des pensées, des paroles et des œuvres. Néanmoins elle dégénère assez vite en un simple culte du feu et une pratique superstitieuses de la magie, Zoroastre n’ayant, semble t-il, jamais osé ou pu rompre totalement avec ces pratiques anciennes.

J’ai dit que le zoroastrisme était une doctrine dualiste, mais fondée au départ sur un dieu unique, non créateur du mal, celui-ci n’étant pas déifié. Elle allait cependant évoluer en un dualisme à deux dieux, vraisemblablement sous une influence chaldaïque, le temps éternel, Zervane-Akerene, étant présenté comme substrat commun à Ormuzd et à Ahriman. C’est ce que l’on retient aujourd’hui du zoroastrisme, alors que les conceptions panthéistes et polythéistes sont totalement étrangères au système initial de Zoroastre selon lequel Ahriman n’était en rien l’égal absolu d’Ormuzd, devant de plus être vaincu par ce dernier à la fin des temps. Il y a donc eu glissement progressif, par mauvaise compréhension du dualisme moral, d’un monothéiste vers un bithéisme soumis au destin… Au départ monothéisme pur, le zoroastrisme s’est transformé en dualisme absolu, par difficulté à résoudre la question de l’origine du mal, difficulté se retrouvant bien plus tard dans la gnose et le manichéisme. Néanmoins, le zoroastrisme aura été, à son époque, le plus remarquable effort d’évolution de l’homme vers la morale et vers le spiritualisme pour la zone indo-iranienne.

 

 

 

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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 15:35

Le système constitutionnel de 1848 avait introduit une innovation majeure dans la logique institutionnelle française : l'élection du Président de la République au suffrage universel. Une telle innovation donnait au Président une force considérable face aux députés, la logique de l'élection étant alors assez proche de celle du plébiscite. Ceci ne pouvait qu'ouvrir le champ à des tentatives de restauration d'un pouvoir personnel, ce qu'admettaient les commentateurs de l'époque, et en particulier Lamartine : « Que Dieu et le peuple se prononcent ! », ou encore Pyat : « Le Président nommé par le peuple aura une force irrésistible. » Or, il se trouva que l'élection reposa sur un seul nom, celui de Louis-Napoléon Bonaparte, « ce hollandais qui se dit corse » comme le qualifia Victor Hugo. Ainsi, le peuple qui avait gardé à l'esprit l'épopée impériale, tout en oubliant les aspects négatifs du régime pour n'en retenir que les idées de grandeur et d'ordre, allait élire un nom plus qu'un homme.

Cette mythologie, combinée à la structure institutionnelle et à la personnalité du prince, allait permettre le coup d'État du 2 décembre 1851, permettant de plus à Louis-Napoléon de se présenter comme le sauveur de la République. Il incita à cette fin le peuple à ratifier son coup d'État par un plébiscite, lui demandant en même temps le pouvoir de faire une nouvelle Constitution. Il obtint plus de 7 millions de oui contre environ 350.000 non. Le plébiscite avait absout le coup d'État et le second Empire pouvait commencer.

Louis-Napoléon allait de plus se montrer prudent et procéder par étapes. Ainsi, il promulgue la nouvelle Constitution le 14 janvier 1852, mais ne devient Empereur que le 2 décembre 1852, date symbolique. La Constitution de 1852 était de plus très souple et très brève, finalement axée autour de cinq points : ⑴ un chef responsable nommé pour 10 ans ; ⑵ des ministres dépendant totalement de l'exécutif ; ⑶ un Conseil d'État préparant les lois ; ⑷ un Corps législatif dont les membres pouvaient être qualifiés avec justesse de muets du sérail ; ⑸ un Sénat, gardien de la Constitution.

En fait, cette Constitution n'était qu'un plagiat de celle de l'An VIII. Elle établissait une véritable dictature, celle de l'Empire autoritaire. Néanmoins, dès 1858 devaient commencer à apparaître des facteurs de tension, dont un attentat, celui d'Orsini.

En fait, ce second bonapartisme aura eu une double filiation, l'une révolutionnaire, l'autre impériale, et Louis-Napoléon joua sur les deux tableaux. Le neveu s'est toujours voulu le disciple de l'oncle, et, comme lui mais autrement, il fut, contrairement à une idée reçue née d'une lecture postdatée du Napoléon le Petit de Victor Hugo, qui fut rédigé en 1852, il aura été un homme de génie, son plus beau coup de génie étant de se servir des idéaux révolutionnaires et de la démocratie pour détruire la République et les libertés - du moins dans un premier temps pour ce dernier point -. Il est certain que si Napoléon III était mort avant le désastre de Sedan, il aurait été jugé de façon unanime comme l'un des plus fins politiques du XIX° siècle.

Le neveu s'est toujours voulu le disciple de l'oncle, il n'était pas un homme de génie. Il voulut donc asseoir son pouvoir sur l'idée de ressourcement de la République Française, ce qui est visible dès le titre premier article premier de la nouvelle Constitution : l'Empire est le gardien des acquis de 1789 ! Une raison simple à cela : c'est le flux révolutionnaire qui, avec la légende napoléonienne, aura porté Napoléon III au pouvoir, et c'est cela qui lui fera dire : J'appartiens à la Révolution française ! .

D'où sa volonté lors de la rédaction de la Constitution de laisser apparaître qu'il entend sauvegarder tous les acquis révolutionnaires. Quand il devint Empereur, il déclara ainsi : Je prends la couronne (…) parce que la logique du peuple me l'a donnée, (…) parce que la Nation entière l'a ratifié !  De même, Tropelong devait déclarer dans un rapport au Sénat sur le sénatus-consulte du 7 novembre 1852 : Le maintien de la monarchie dans la personne du prince (est le) symbole monarchique de la démocratie organisée. L'hérédité monarchique se trouvait donc gommée au profit du peuple, de l'idée démocratique !

Napoléon III pourra ainsi écrire en 1861 que, fidèle à ses origines, il considère les prérogatives de la Couronne comme des droits dont il use dans l'intérêt du bien public, de la prospérité et de la tranquillité du pays. Mais, s'il est l'homme de la Révolution, il la "trie", même son rattachement à la Révolution ne se démentira jamais. En effet c'est sa conception même du pouvoir qui nécessitait ce retour à la Révolution, puisque, pour lui, «le propre de la démocratie est de s'incarner dans un homme». Et, selon lui, les masses lui ont confié un pouvoir qui n'a pas besoin d'être limité par les libertés publiques, synonymes pour lui d'anarchie, puisqu'il est l'héritier plébiscité de la Révolution. En se réclamant des principes de 1789, Napoléon III permettait de mettre en évidence la différence entre le bonapartisme et la monarchie bourgeoise, se rapprochant ainsi des républicains puisque dégageant une idéologique démocratique et tricolore, notamment dans le domaine des Affaires étrangères.

Mais, comme cela a déjà été dit, il faut introduire une nuance majeure dans cette filiation révolutionnaire : Napoléon III trie la Révolution, distinguant ce qui en provient de facto de ses autres aspects. Et il dira ainsi en 1850 : De la Révolution, il faut prendre les bons instincts et combattre les mauvais.

Il y avait donc pour Napoléon III deux Révolutions : une bonne et une mauvaise ! Napoléon III allait ainsi rétablir le suffrage universel, mais contre l'Assemblée conservatrice de 1851, et surtout pour le domestiquer à son service. De même, il aura rétabli le plébiscite napoléonien qui reconnaît la souveraineté populaire. La filiation révolutionnaire est donc incontestable !

Pour ce qui est de la filiation impériale, tout procède de la légende napoléonienne, et le coup de génie de Napoléon III aura été de se servir du Mémorial de Sainte-Hélène. La révolution industrielle ayant bouleversé les anciennes structures et provoqué la chute des salaires, l'idée sera de faire de Napoléon I le père du peuple. Le même culte populaire sera développé dans la paysannerie, qui fut l'ossature de la Grande Armée, paysannerie qui tremblait sur la question des biens nationaux. Instrument d'un culte, le Mémorial aura un gros succès tout au long du XIX° siècle, et les royalistes seront surpris car, loin de répudier l'héritage jacobin, Napoléon III saura l'accepter et tenter ainsi d'apparaître comme l'unificateur du peuple. D'autre part, Napoléon III trouva dans le Mémorial le moyen de justifier les guerres, par l'attaque des monarchies européennes contre la France - le mythe de la France assiégée - et par la nécessité d'assumer les conquêtes révolutionnaires. Napoléon III se pose ainsi comme un libéral qu'il n'est pas. Mais l'avantage est ainsi de pouvoir confisquer le nationalisme et le libéralisme, César étant gommé au profit d'un Napoléon « démocratique » ! Une particularité reste cependant : celle du régime issu d'un coup d'État, mais rétablissant le suffrage universel et le plébiscite.

Napoléon III saura aussi jouer de la fin à Sainte-Hélène de son oncle, de cette fin qui avait secoué toute la génération romantique, ce qui fournit un support littéraire au bonapartisme renaissant. Ce romantisme fut un excellent "agent de propagande", car il divulgua et assura le succès de la légende, celle-ci trouvant son apogée en 1840 avec le retour des cendres sur les berges de la seine. On avait une légende mêlant un destin personnel - celui du héros - et une aventure nationale, ce qui devait cimenter le succès du mythe napoléonien. Tout ce ci fut exploité par Louis-Napoléon qui, échouant à Boulogne en 1840, devait être élu Président de la République en 1848 sur un nom, sur une légende ! Le second bonapartisme étant en fait une Restauration ! En effet, depuis la mort en 1832 du Duc de Reichstadt, Louis-Napoléon se considérait comme le seul héritier des napoléonides, d'où son intérêt à renouer avec la tradition napoléonienne.

Après le coup d'État de 1851, le Président de la République devient un dictateur ! Et, le 14 janvier 1852, Louis-Napoléon fait une proclamation solennelle très révélatrice : J'ai pris comme modèle les institutions qui déjà au début de ce siècle n'ont été renversées que par l'Europe toute entière coalisée contre nous… Puisque la France ne marche depuis 50 ans qu'en vertu de l'organisation (…) du Consulat et de l'Empire; pourquoi n'adopterions nous pas aussi les institutions politiques de cette époque ? Dès lors, le neveu allait imiter l'oncle et ses institutions politiques, hormis le Tribunat., mais en les adaptant au goût du jour.

Enfin, tout comme dans le cas de l'oncle, le régime de Napoléon II est issu d'un coup d'État. Mais l'intelligence de Napoléon III aura été de faire sanctionner ce coup d'État par un plébiscite, et plus encore de rétablir le suffrage universel.

Napoléon III a toujours affirmé avoir un système politique. Ceci semble indéniable. Néanmoins, ce système était-il emprunté d'une idéologie ? Napoléon III a t-il été un idéologue ? Il faut dans un premier temps récuser la proposition de Burdeau selon laquelle le régime fut un césarisme empirique, car Napoléon III avait déjà exprimé clairement ses idées dans trois ouvrages datés respectivement de 1832, de 1839 et de 1844. Il est vrai que beaucoup de ses contemporains n'y prêtèrent pas suffisamment d'attention, refusant le plus souvent de considérer qu'il y avait des idées dans ces ouvrages. Ainsi, Rémuzat et Émile Ollivier devaient les qualifier de rêveries. Et pourtant…

Dans les faits, Napoléon III est un éclectique qui butine chez les autres avec un certain génie, et dans une perspective assez cohérente. Il voit ainsi bien les contradictions existant entre le libéralisme et un pouvoir personnel. Néanmoins, il est aussi vrai que Louis-Napoléon n'avait jamais présenté un programme systématique de ses objectifs, tant  par goût du secret - pour ne pas effrayer - que par volonté de demeurer à la fois le neveu de Napoléon I, l'enfant de l'exil et l'homme de 1848.

Ses adversaires, qui avaient commencé par le sous-estimer, durent vite changer d'opinion. Et, tel Thiers le libéral bourgeois, ils devaient s'inquiéter, mais trop tard, de ses idées et de leur pénétration dans la société française, car il n'était en fait ni pour la Révolution, ni pour la réaction, mais pour un progrès social. Le véritable objectif de Napoléon III aura été en fait de fermer l'ère des Révolutions en satisfaisant les besoins légitimes du peuple, ce qui, en soit, n'était pas une mauvaise idée. En fait, l'Empereur est un saint-simonien qui bénéficiera d'une situation économique favorable, celle de la deuxième révolution industriel, et qui veut, sincèrement, le bonheur du peuple.

Sur le plan de la politique intérieure, il s'inspire de certains principes de la démocratie, tout en muselant les libertés, afin de stimuler la vie économique, d'où sa volonté d'un État ni neutre, ni nuisible. Sur le plan de la politique extérieure, il défend le drapeau tricolore, insiste sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et le principe des nationalités, perturbant ainsi le jeu et le concert classiques des monarchies européennes. Napoléon III aura donc été un étrange mélange de liberté et d'anti-libertés, de démocratie et d'anti-démocratie ! Et la question que l'on peut se poser est finalement de savoir si Napoléon II était « de gauche » ou « de droite »…

Le régime de Napoléon III aura t-il était une monocratie de droite ? Un certain nombre d'éléments incitent à voir dans le bonapartisme une monocratie de droite. En effet, dans sa phase autoritaire, l'Empire devait laminer les libertés publiques. Et si en 1864 Thiers devait revendiquer les cinq libertés - de la presse, des individus, du Parlement, du contrôle du législatif sur le gouvernement, de l'électeur -, l'Empire devait y répondre en démontrant qui assurait toutes les libertés prévues légalement par le Code civil. Par contre, pour ce qui est des libertés publiques, l'Empereur chercha toujours à démontrer que leur mise en œuvre n'était que différée par le contexte, ces libertés ne pouvant que couronner un édifice. En fait, Napoléon III promet ces libertés, mais comme aboutissement du régime, à la condition que tout soit tourné vers le régime.

Par ailleurs, si Napoléon III récusa toujours l'étiquette « de droite », il se situait incontestablement à droite en 1848, même si la Chambre de 1851 sera réellement une Chambre conservatrice, lui offrant ainsi une justification à son coup d'État. Il aura ainsi eu un réel succès auprès des partisans de l'ordre, jouant sur la peur du socialisme, voulant effacer le souvenir de la Révolution de 1848 et restaurer le gouvernement des affaires. Donc, on peut dire que Napoléon III était à l'origine réactionnaire, mais qu'il ne l'était pas exclusivement.  Guizot dira ainsi : C'est beaucoup d'être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d'autorité !

Cependant, si le principe d'autorité semble aujourd'hui tirer à droite, il faut se souvenir qu'à l'époque les ultras - et la plupart des intellectuels de droite - ne l'annexaient pas à cette droite ou à l'État, car il était pour eux la marque du jacobinisme et de Napoléon I.  En fait, si Napoléon III s'approprie ce principe, c'est pour se remettre dans la ligne de l'oncle : Mon nom est le gage d'un pouvoir fort.

Enfin, il est tout aussi indéniable que le vocabulaire de l'Empereur est par moment à résonance de droite : Il est temps que les méchants tremblent et que les lois rassurent, même si Robespierre n'aurait pas dénié ces mots, mais ils sont l'annonce  d'un ordre moral qui est alors ressenti comme mieux assuré que par les républicains. De même, Napoléon III aura toujours le soutien des masses paysannes conservatrices. Par contre, celui des notables et de l'Église sera plus variable, plus limité. En effet, les notables se méfient de Napoléon III et ne veulent qu'un Empire libéral pour assurer le succès économique, alors que l'Église, partagée dès l'origine, puis favorable de par son action en faveur des États pontificaux, l'abandonnera dès qu'il modifiera sa vision de la question italienne. Certains éléments font donc bien penser à un monocratie de droite : L'Empire c'est l'ordre, l'Empereur c'est le père !  

Néanmoins, le schéma est différent de celui du premier Empire puisque l'on partira d'un régime autoritaire pour arriver à une quasi pluricratie !

En fait, l'Empereur exerça toujours son pouvoir sous les apparences de la démocratie, de la souveraineté populaire. Ainsi, si le suffrage universel de Napoléon III aura été celui de 1848, il aura été domestiqué par les Préfets - véritables agents électoraux -, par le découpage des circonscriptions, par les candidatures officielles - une nouveauté à l'époque - et plus encore par le fait que tous les candidats devaient, a priori, jurer fidélité au gouvernement ; l'opposition était ainsi muselée.

 

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8 janvier 2010 5 08 /01 /janvier /2010 10:31

Héritier de la révolution et du romantisme, Maurice Barrès (1862-1923) aura été bercé dès sa jeunesse par le culte du moi (et de sa déchirure) et de l’individualisme, même si la forme de cet individualisme tendra souvent à devoir se fondre dans le collectif du fait du sentiment permanent qu’il aura d’une dissolution et d’un abandon tant de lui-même que de la nation… L’individualisme de son ego sera toujours en contradiction avec son idée de la France, d’où une pensée souvent torturée. Cette pluralité de sentiments parfois contradictoires entre une vision mécaniste de la société et un besoin d’affirmation a conduit Barrès à ressentir un besoin d’enracinement, cet enracinement étant la patrie, la nation, c’est-à-dire un cadre rassurant où l’individu se retrouve protégé, une collectivité qui dépasse l’individu en lui permettant de se révéler lui-même… Le nationalisme de Barrès est donc avant tout auto-protecteur, affectif, mais aussi contagieux si l’on n’y prend garde, même s’il nécessite toujours une rigidité de cadre, d’où un raidissement certain dans la perception de la nation, sans que celle-ci puisse être cependant clairement définie…

Il y a donc contradiction latente entre le patriotisme et le messianisme français, d’où le besoin permanent de s’accrocher à des mythes : la patrie, le village, la terre, … Ce nationalisme est en fait affectif ; il s’appuie sur des racines, sur une histoire, mais aussi sur un socle social, la patrie, terme d’ailleurs utilisé par Saint-Just, l’Archange de la Révolution, en substitue de la nation. Mais, s’il évoque la France, sa tradition, Barrès n’arrive pas à les définir, de peur de dissoudre son moi. La patrie est bien ici, fondée sur la terre, une idée de solidarité rassurante, cette idée d’isolement qui rassure, mais elle impose une très difficile admission de tout ce qui peut remettre en cause le cadre qui protège, l’enveloppe du cocon…

La vision barrésienne abandonne en fait l’un des deux axes majeurs de la pensée occidentale, celui de la raison, celui de l’intelligence, au profit de l’émotion, cette émotion étant prédominée par la peur de la vie en ce qu’elle représente aussi la mort, donc la perte de l’individu, mais aussi l’autre, donc la perte du moi… Il faut donc se fondre dans une collectivité rassurante, éternelle, celle de la nation…

Cette contradiction de sentiments a conduit Barrès à refuser non pas la république, mais la république parlementaire, en ce sens qu’elle dissout le pouvoir, la « tradition », ne rassure pas, car remettant en cause la permanence, donc la sécurité apparente. Barrès aurait finalement pu se rassurer en adoptant l’idée de monarchie parlementaire, mais il devait s’y refuser car, pour lui, cela aurait été refuser les apports de la révolution quant à la nation tout en acceptant les apports en termes de tradition, refuser ces apports dont le principal selon lui aura été la prise en charge par le peuple de son propre destin. C’est pourquoi Barrès admet une république au contenu avant tout populaire, avec une forme présidentielle du pouvoir faisant du plébiscite le fondement de l’autorité. On aurait ainsi au sommet un homme incarnant la volonté nationale, la nation se donnant un chef auquel elle s’abandonne, le contre-pouvoir étant établi par la décentralisation et la reconnaissance des particularismes régionaux. La nation française est en fait une communauté de civilisation additionnant des particularismes locaux dans un même élan populaire, d’où une volonté sociale très marquée ambitionnant d’améliorer le peuple, parfois contre lui-même, et surtout de le fédérer autour d’une mythologie commune, d’où un fond de xénophobie bien plus que de racisme, fond se traduisant par la volonté de protéger avant tout la main d’œuvre nationale, une certaine peur de l’étranger, une générosité certaine envers les enfants et la jeunesse qui sont les fondements de l’avenir, et la recherche de la sécurité économique.

En fait, Barrès sera toujours déchiré entre volontarisme et déterminisme, universalisme et particularisme, principes et relativisme, d’où une perpétuelle recherche qui ne pouvait aboutir ! Une telle vision n’a pu aboutir que chez Péguy ou chez Maurras par l’intervention du catalyseur qu’est dans cette vision la monarchie, leur vision étant plus celle d’une monarchie républicaine que celle d’une monarchie classique. C’est d’ailleurs cela qui fit le succès du général de Gaulle, celui-ci ayant mis en place une sorte de république monarchique où le peuple pouvait guillotiner son roi sans risques tous les sept ans, répondant ainsi bien à la contradiction française : le refus d’une autorité permanente, le besoin d’une permanence ! En effet, la vision de la cinquième République ne rompt pas avec celle de la monarchie en ce sens qu’elle se fonde sur une participation au pouvoir et non sur une limitation des pouvoirs comme par exemple dans le cas de la monarchie anglaise. Néanmoins, force est de constater que dans une vision républicaine le pouvoir vient du bas - malgré le rôle moteur des élites -, d’où une souveraineté qui ne peut être vraiment que populaire, alors que dans une monarchie non limitée le pouvoir vient du haut, d’où la seule référence possible à la souveraineté nationale, alors même que la nation est un concept né du courant révolutionnaire… Paradoxe, … mais aussi explication du refus barrésien de remettre en cause la république.

On retrouve donc chez Barrès la volonté d’une constitution forte, la recherche d’une république non parlementaire, le culte de la nation et de l’individu, le culte du peuple,… qui sont autant d’éléments constitutifs de l’actuelle pensée politique du MNR de Bruno Mégret…

Toute la traduction pratique de ce qui précède se retrouve dans le Programme « révisionniste » de Nancy rédigé par Barrès en septembre 1889 : suppression du régime parlementaire en ce qu’il représenterait d’impuissance et de corruption, stricte séparation des pouvoirs, soumission à la nation des questions les plus importantes par recours au référendum, préoccupations sociales, protection des travailleurs français contre la concurrence des travailleurs étrangers, etc… Le texte intégral de ce programme du candidat boulangiste Maurice Barrès est repris in : R. Girardet, Le nationalisme français (anthologie 1871-1914), Seuil, 1983, coll. Points n° H68, pp. 135-137.

Même si ce programme s’inscrivait dans une démarche boulangiste, Barrès aura bien plus marqué l’histoire des idées que le général Boulanger qui aura souvent varié dans sa pensée… En fait, le seul trait dominant du boulangisme que l’on retrouve chez Barrès tient en la mise en avant des questions intérieures par rapport aux questions extérieures ; c’est ce que disait Déroulède lorsqu’il affirmait, parlant de la Ligue des Patriotes, qu’on ne peut rien faire au dehors avant d’avoir guéri la France. Notre pays est un malade, un affaibli auquel il faut un traitement général. L’étranger, l’autre, l’extérieur n’est pas rejeté a priori, mais il est occulté tant que l’on n’aura pas guéri la France elle-même !

En fait, Barrès, torturé par ses contradictions, aura été un nationaliste populaire, social et républicain, fortement influencé par le messianisme français tel que posé par Saint-Just et Napoléon, ainsi que par le romantisme… 

 

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