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Mercredi 15 février 2012 3 15 /02 /Fév /2012 11:35

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Par Serge Bonnefoi - Publié dans : LISTE DES TEXTES
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Mercredi 15 février 2012 3 15 /02 /Fév /2012 11:30

[Attention : le présent texte, qui date de 2001, semble décousu. Il s’agit en fait d’une note de discussion avec diverses personnes avant de prononcer une série de conférences sur ce thème à leur demande. Donc plus des lignes de réflexion qu’un texte structuré. ] 

 

Même si chercher à présenter et à analyser la violence du sacré n'est pas vain, n'est-il pas fondamentalement impossible de traiter un tel thème ?

 

Différence entre la violence du sacré et la relation entre le sacré et la violence.

 

Si les questions du sacré et de la violence semblent éternelles, n'isole t-on pas des problèmes qui ne se rapportent qu'à des sociétés ou qu'à des individus donnés ?

 

Difficulté de traiter d'un même regard ce qui tient à la fois de l'universel et de l'individuel : le sacré est universel, la religion se veut comme telle, or la perception n'est qu'individuelle. Donc chaque élément du sacré sera perçu différemment et utilisé différemment (exemples des Croisades, des Talibans, ...).

 

Ce qui es perçu comme violent dans une société ou à un moment donné l'est-il dans un autre cas. Exemple : l'Eucharistie non violente pour le Catholique, blasphématoire en sa transsubstantiation pour le Musulman.

 

Problème de l'ethnocentrisme, mais bien plus accru qu'en anthropologie, car ce n'est pas le phénomène qui est influé par l'observateur, mais son jugement, sa définition même. Quelle base choisir ? Y a t-il un "bruit de fond" humain collectif identifiable ? Même les droits de l'homme ne sont pas perçus identiquement ni même universellement. Il en est encore plus des valeurs. Or, le sacré touche aux valeurs.

 

Si les problèmes de la violence et du sacré étaient intemporels, donc résumables, leur apparition dans le temps devrait être évidente et aller de soi. Or, il y a eu des périodes, et ce pour chaque religion, où la vision tant de la violence que du sacré a été différente. L'émergence de(s ?) phases est imprévisible, ce qui en fait un phénomène historique et non an-historique.

 

Impossibilité d'étudier dans les détails les conditions concrètes de chaque attitude individuelle, même si chacune se fond (-rait ?) dans le moule du religieux, donc du dogme, et plus encore du rituel. Le rituel est collectif, mais aussi perçu et vécu individuellement. or, le sacré ne se résume pas au seul rituel ni au seul dogme.

 

dépassement du questionnement d'Abélard sur le fait que celui qui agit par ignorance ne pèche pas. Reprendre son exemple des bourreaux du Christ qui étaient persuadés d'accomplir une volonté de Dieu, donc tenus moralement de mettre le Christ en Croix. Donc, question morale : doivent-ils (peuvent-ils ?) adhérer à leur foi sans connaître l'autre, et surtout peuvent-ils être blâmés pour leurs actes (de foi ?) ? D'où l'importance fondamentale de la subjectivité, et devoir de porter un autre regard sur l'autre.

 

Résoudre la question ne serait-il pas donner à l'homme une nouvelle, échelle de valeurs puisqu'il pourrait désormais se penser par lui-même ? Donc, identifier la violence du sacré n'est-il pas faire violence au sacré ?

 

Quel point de vue au départ pour définir la violence ? La violence de certains rites primitifs ou encore hindouistes ne l'est qu'à l'autre de l'autre ! Donc, nécessité de rechercher a priori ce qui est non violent dans chaque religion et mode de penser avant de dresser toute liste du violent dans le sacré de l'autre. Mission impossible, ou alors cela signifierait une unité dramatique de la pensée et de la conscience humaine. Ceci est pourtant contradictoire avec le dessein de Dieu ou du moins de la divinité quelle que soit la religion.

 

Le sacré est-il la religion, dans la religion ? C'est une question qui peut se poser à l'aune du Bouddhisme ou encore de philosophie "hors de Dieu" comme certaines formes contemporaines de la Franc-Maçonnerie, ou le Nouvel Age sous certains aspects.

 

Violence naissant d'une lecture religieuse des rapports sociaux (fonction idéologique et politique de la religion, idée d'ordre divin, de cité terrestre, rapports de castes...) ? d'une identité forgée par la religion (fondamental) ? de la "délégitimisation" éthique de certains rapports sociaux ?

 

La peur d'avoir tort, de ne pas pouvoir répondre à l'autre ne conduit-elle pas au refus du non soi ?

 

Autre exemple délicat : les satanistes ont-ils conscience du mal ? Le mal n'est-il pas fils d'une société ? Ou alors adhèrent-ils au satanisme comme ces gens qui devinrent communistes par seule peur d'une invasion soviétique ? Pose alors la question de la tolérance de l'autre rejeté, y compris celle du mal. N'est-on pas cependant sataniste seulement en conscience, d'où une position particulière par rapport au sacré et aux autres croyances ?

 

Qu'est-ce que la violence ? Est-elle vraiment perçue de la même manière dans le temps, y compris dans la même société ? Voir l'approche de la guerre juste... Voir l'approche de nos sociétés contemporaines des incivilités et du crime (voir la criminalité et la violence urbaine ne serait-ce qu'au début du XX° siècle).

 

La violence du sacré, ce n'est pas savoir en quoi le sacré est violent, mais de savoir en quoi le sacré engendre la violence. Problème de la peur de l'autre, du rejet du non soi, donc du refus de toute vision non conforme à son propre cocon ?

 

Violence du sacré comme rite d'initiation, d'admission au sein d'une société ?

 

Si on analyse la violence du sacré au travers des rites, quelle approche ? anthropologie ? psychanalyse ? politique ? sociologie ? histoire ? morale ? et le dogme ? Voir les contradictions de Girard qui est obligé soit de concevoir un rapport d'homme à homme, soit d'homme à Dieu, mais non les deux à la fois, car axant tout sur la seule morale.

 

Liens du pouvoir au sacré... Le sacré découle t-il du pouvoir ? Le pouvoir découle t-il du sacré ? Le sacré ne fait-il pas des concessions au pouvoir et vice-versa ? Donc problème de la violence politique déguisée sous les habits du sacré. La violence du sacré n'est-elle pas en fait une violence intrinsèque à tout pouvoir ?

 

Néanmoins, le sacré ne peut-il pas exister en dehors de jeux de pouvoir ? Mais l'homme ne vit pas seul, mais dans une société. Donc, toute remise en cause de ce principe remet en cause soit la nature même de l'homme, soit le principe même d'ordre, qui existe y compris chez les anarchistes qui obéissent au minimum à l'ordre propre qu'ils se sont créés, même s'ils n'en ont pas conscience, car tote pensée non ordonnée n'est que folie. Mais la folie n'est-elle pas elle-même une normalité pour qui la connaît ?

 

Quel point de départ ? notre temps ? notre société ? La neutralité est impossible ! Or, dans le cadre d'une réflexion a priori interreligieuse...

 

Problème de toute analyse comparative : soit trop sélectif, soit déformé ! Comme l'a écrit saint Thomas d'Aquin, tout ce qui est perçu l'est selon le mode de celui qui perçoit. Donc, offrande de seulement une lecture possible de la question ?

 

De plus, l'approche doit-elle être synthétique, sectorielle, systématique, descriptive ... ?

 

Quel champ religieux ? Quelles limites ? De plus, les religions ne se réfèrent elles pas très peu dans leurs discours éthiques à leurs textes sacrés. Donc, peut-être un "coin" dans le travail, une brèche : si un ou des discours ont pu se faire hors des textes fondateurs, c'est qu'un substrat humain existerait, et qu'un discours philosophique reste possible. Peut-on entrevoir un bruit de fond commun à l'humanité ?

 

Le sacré est-il religion ou art de se comporter ? La priorité va t-elle au groupe ou à l'individu ? La philosophie est-elle même unique ? Pour l'Occident christianisé la vérité est une et la logique se limite à oui et à non, alors que dans le sacré par exemple japonais il y a plusieurs chemins vers la vérité et la logique est oui, non, oui et non, mais aussi ni-oui ni-non.

 

De plus, possibilité de vivre des expériences du sacré soit successives, soit combinées (exemple du Confucianisme et du Shintoïsme, voire même du Bouddhisme). Problème des syncrétismes, acculturations, inculturations, ...

 

Priorités absolues : définir le sacré, définir la violence. Finalement reprendre la règle des sept arts libéraux définie par Alcuin : établir des définitions, prévenir la confusion des catégories, distinguer entre littéral et figuré (le texte peut-il ou doit-il être dépassé ? question des textes révélés comme le Coran, question de la Tradition...)... Reste toujours l'obstacle de l'interprétation qui est individuelle, même dans le cadre d'une pression collective.

 

Questions de la crainte de Dieu, de la relation au prochain, de la relation au pouvoir, de l'existence ou non d'une hiérarchie, ...

 

Nécessité de voir large : au moins Christianisme(s), Islam(s), Bouddhisme(s), Judaïsme(s), Hindouisme(s), Taoïsme(s), Confucianisme(s), Shintoïsme(s), certaines religions africaines et amérindiennes, certains rites océaniens, plus diverses mythologies (grecque, latine, celte, scandinave, slave, ...) et religions anciennes... Et de plus sectes... Et certains phénomènes assimilables à du sacré comme une partie du nazisme... De plus, doit-on analyser la libre pensée et l'athéisme, ainsi que le refus de Dieu ?

 

priorité doit-elle être donnée au global ou à l'individuel, voire à l'individuel "collectif" ?

 

Quelle violence ? celle du sacrifice ? celle de la guerre ? celle contre l'autre (femme, enfant, étranger, païens, ...) ?

 

Violence ? physique/symbolique... acceptée/subie... réelle/virtuelle... individuelle/collective... légitime/illégitime... organisée/débridée...

 

Violence instrumentalisée ? le sacrifice... la recherche d'un bien supérieur... la nécessité de défendre la foi (auto-protection du système ?)... régulation interne... régulation éthique de la violence non légitime (question : qui et/ou quoi permet de définir la légitimité de la violence ? pour le nazi, l'extermination était légitime ... et même légale !)

 

La "mort de Dieu" doit-elle se situer dans la perception du sacré ?

 

Et la non-violence du sacré ? indispensable !

 

Eviter absolument toute approche apologétique affirmant que le contenu des religions est avant tout non violent. Ce serait comme dire que la Nature est en elle-même non violente ! Exemple : réfuter la phrase de Borgès selon laquelle le Bouddhisme est la seule religion n'ayant jamais été source de guerre.

 

Les racines de la violence se trouvent aussi dans le sacré, donc le religieux peut facilement servir de véhicule aux dérives de la violence. Exemples : le sacrifice, lutte bien/mal, expansion religieuse, prosélytisme, guerre "juste", ...

 

Chaque culte a donné naissance à un phénomène institutionnel, voir à un véritable ordonnancement juridique. Question de la sanction, du droit religieux...

 

Rapports éthiques à la peine de mort, à la légitime défense, à l'avortement, à la légitimité de la guerre, ...

 

Question de l'immortalité de l'âme comme source de violence, voire de sur-violence ?

 

Hindouïsme non réductible à l’ashimsa (ne pas causer le mal). Exemples : perspectives sacrificielles des Rig Veda ; appel aux Dieux de la guerre ; légitimité de tuer à la guerre dans le Bhagavad Gita ; signification différente du meurtre d’un intouchable ou d’un brahmane ; société de castes ; place de la déesse Kali (notamment la destruction) ; évolutions récentes tells que le Barattya Janaty Party…

 

Bouddhisme ? Importance de la vertu centrale de compassion. Néanmoins, une certaine recherche du néant n’implique t-elle pas une déresponsabilisation de l’individu, d’où une violence inversée par la non-intervention. De plus, la relation éthique/ intention autorise la réponse à la violence par une autre violence. Donc, violence non exclue même si non recherchée… Bien lire l’histoire ! Différents "véhicules"… Lecture fausse du Bouddhisme par Schopenhauer, influence d’une partie sur le nazisme (vogue de cette pensée pour lutter contre la "culture étrangère" !). De plus, l’idée de vacuité, amplifiée par exemple chez Ramakhrisna, n’est-elle pas violence contre soi-même ?

 

Islam ? Question des jihad (faire un parallèle avec la théorie augustinienne de la guerre juste et de la guerre intérieure)… Question de la justice prioritaire sur l’amour (parallèle à faire avec certaines formes du Judaïsme)… Evoquer l’opposition falsafa/Kalâm… problème de l’interprétation (et non pas de la traduction) du Coran, qui est pour le moins ambiguë… Question des hadiths abrogés, de l’ordre des sourates…

 

Judaïsme ? Toute la Bible n’est que violence en lecture littérale, du moins la plupart de ses livres car nuances… Dieu lui-même détruit ! Une violence peut-être symbolique cependant (Ruth, Judith, …) ? cependant aussi bien réelle (exemples du sacrifice d’Abraham, des guerres du Seigneur, du poids de la Loi, …)… Pourtant une violence régulée… Dieu à la fois Justice et Amour (cf. Isaïe)…

 

Christianisme ? Opposition entre le message du Christ et la réalité historique… Même culture que le Judaïsme pour son substrat… Existence de certaines phrases "scandaleuse" de Jésus !

 

Question du messianisme à évoquer…

 

Question du dépassement, mais aussi de la méthode de lecture des textes : littérale/symbolique… Le symbolique est souvent confondu avec la vérité littérale !

 

Le sacré n’induit-il pas le mépris de celui qui le pense autrement ?

 

Question du suicide ?

 

Influence et problèmes des littératures apocalyptiques.

 

Existe t-il une seule société, a t-il existé une seule société sans violence ? La violence n’est-elle pas un élément de  nature ? Même si la jungle a ses règles, la loi de la jungle n’est-elle pas pire que les lois du sacré ?

 

Mais … N’y aurait-il pas plus de violence sans le frein du sacré ? Questions de la sanction dans l’au-delà, de l’humain lui-même, de l’éternel rapport liberté/absolu…

 

Avoir "inventé" le péché originel a t-il conduit au fatalisme de la violence ou à son contrôle par la volonté de chercher à dépasser cette marque infamante ?

 

Les intégrismes ne sont-ils pas le fruit a) d’une volonté de soumettre la société, b) d’assurer un pouvoir par l’alibi-ciment religieux omniprésent, c) de peur de l’autre, fondant les relations humaines non pas sur l’individu mais sur le global, donc sur la peur du non soi ou du non fondu dans ce même global ?

 

Une religion révélée ne se caractérise t-elle pas par les concessions qu’elle doit faire au politique et aux pouvoirs sociaux, même si ces concessions ne correspondant pas à son éthique ?

 

Le sacré n’a t-il pas été appelé à combler des vides structurels, en venant ainsi à devoir se dépasser lui-même ?

 

La violence du sacré est-elle juste ? Exemple : la question du tyrannicide…

 

Problème d’une hiérarchisation de la société non forcément née des textes sacrés, mais du refus de toute autre autorité que celle autoproclamée que l’on s’est attribuée ? Alibi de Dieu pour le sur-individualiste ?

 

Pour le Chrétien, la guerre, même juste, même "sacrée" reste un mal (exemple de Godefroy de Bouillon en 1099, Saint Augustin et le grand jeu des démons, …)… Il n’en est pas de même de toutes les religions… Néanmoins, 14/18 ne fut-elle pas "sacrée" (pourquoi Sainte Jeanne d’Arc ?) ?

 

Quelle relation réelle entre le religieux et le sacré ? question organisationnelle ? structurelle ? pas forcément liée à l’existence de la divinité…

 

Violence du sacré, violence sacrée, sacralisation de la violence, …

 

S’interroger sur les rites d’initiation. Sont-ils violence aux yeux de ceux qui les imposent ? aux yeux de ceux qui les vivent ? Donc, retour à la question de la définition et de la conscience de la violence. Ce qui est violent vu de ou par l’extérieur l’est-il pour le groupe (l’individu ?) vivant cette violence ? N’y a t-il cependant pas souvent vice chez celui qui a vécu mais continue à faire subir ?

 

Tout rite n’est-il pas violence d’une certaine façon ?

 

Question du rapport violence/souffrance. Tout ce qui créée de la souffrance est-il violence ?

 

La violence du sacré ne dépasse t-elle pas en fait le sacré et la violence ?

Par Serge Bonnefoi
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Mercredi 15 février 2012 3 15 /02 /Fév /2012 11:29

ATTENTION ! ARTICLE NON TOTALEMENT TERMINE... MANQUENT ENCORE DES COMMENTAIRES, AINSI QUE DES REFERENCES DE SOURCES !


 

Eschyle, c’est le tragique de la némésis ! Tout d’abord un rappel. Némésis est la fille de la nuit, et ce dès le commencement du monde. Personnifiant la vengeance divine, elle punit les crimes et poursuit l’hybris (c’est-à-dire l’orgueil, l’insolence, le bouillonnement, l’injure faite aux dieux par contestation de sa condition humaine, …), la réussite excessive et l’orgueil démesuré des mortels qui croient pouvoir s’élever au-dessus de leur condition humaine (source : G. Hacquard, Guide mythologique, Hachette, 1985, page 184).

 

Né à Éleusis dans une famille célèbre de la classe des Eupatrides, ancien combattant de Marathon, de Salamine, d’Artémision et de Platée, Eschyle reste l’un des plus célèbres acteurs et poètes de l’Athènes ancienne. Même s’il n’est pas, contrairement à une idée reçue, le père de la tragédie, Thespis et Phrynichos l’ayant précédé sur cette voie, il n’en reste pas moins vrai qu’Eschyle aura le véritable fondateur de ce mode ; en effet, dès la fin du VI° siècle était apparue le drame tragique, issu du dithyrambe, poème chanté en l’honneur du dieu Dionysos, et Eschyle ne commença véritablement à s’imposer qu’à compter de sa victoire au concours tragique de ~484. Eschyle avait en fait réformé la tragédie en introduisant un second acteur et en développant le dialogue, tout en continuant à laisser une grande place au chœur. On voit donc qu’il se diffère de Sophocle, en ce sens que son successeur introduisit un troisième acteur, passant ainsi du dialogue au débat dans la tragédie, même si le chœur reste important, passant de douze à quinze choeurètes, faisant entrer la tragédie grecque dans le modèle trine indo-européen. De plus, lorsque Sophocle utilise le dialogue, celui-ci est stichomythique, c’est-à-dire fondé sur une rapide succession de courtes répliques d’un seul vers, accélérant l’action… Le chœur reste le personnage principal de la pièce, son fil conducteur, alors qu’il ne sera plus, avec Sophocle, que le commentateur de l’action.

 

Eschyle se distingue aussi de Sophocle en ce sens que ses pièces n’ont pas véritablement d’action, d’intrigue, de passions réelles. Ses personnages, même s’ils sont animés d’une volonté farouche, manquent de souplesse, de grâce. Par contre, il reste unique de par les effets de terreur ou de force induits par ses personnages, par l’ampleur des idées morales qu’il porte à la scène, par la puissance évocatrice des images grandioses et tragiques qu’il présente. Malgré tout, la tragédie reste simple chez Eschyle ; elle ne se développe qu’autour d’un fait unique, même s’il est étendu, d’un fait ne peignant qu’un seul sentiment, par exemple la volonté indomptable dans Prométhée enchaîné.

 

De ce fait, les personnages n’ont pas d’intérêt par eux-mêmes, car, organisés autour d’une idée unique, ils sont en fait toujours poussés par une divinité : la fatalité, le destin, même lorsque ces personnages sont les dieux eux-mêmes. C’est la moïra (à ce propos, une question… Le latin mores, mœurs, qui a donné le français morale, ne viendrait-il pas du grec moïra ? Les mœurs sont-elles à suivre parce qu’elles sont ?), cette destinéeimpérieuse, inflexible et menant toute chose à sa fin que l’on trouvait déjà chez Homère dans l’Iliade (Iliade, 24, 209), et dont il parle notamment dans Les Euménides (Les Euménides, 334), cette fatalité que Zeus lui-même ne peut empêcher, nul ne pouvant y échapper (Prométhée enchaîné, 511) …Et de plus, cette fatalité reste poussée par la vengeance, par Némésis, d’où la permanence d’une terreur religieuse, comme par exemple dans son Agamemnon. Malgré tout, il y a subsistance d’une liberté humaine, car, si les héros sont poussés par la fatalité, comme Oreste, ils ont aussi un libre-arbitre ; mais, cette liberté n’est exercée que pour assumer la fatalité, comme le roi d’Argos dans Les Suppliantes. Le défi posé à l’homme n’est donc pas celui du choix, mais celui de confondre ses passions avec le destin, ce qui pose un véritable problème métaphysique, celui d’un prédéterminisme auto-choisi, auquel l’homme ne cherche pas à échapper, au risque de se perdre, comme Prométhée…

 

Par ailleurs, le thème de la justice est très présent chez Eschyle. Si un destin capricieux règne sur le monde, l’émergence de Zeus parmi les dieux fait naître une justice intelligente ; néanmoins, cette justice elle-même reste soumise au destin… Mais il est important de noter que cette justice, qui reste distincte du droit, se déplace dès que l’on en abuse ; celui qui, pour venger un crime ou défendre son droit, dépasse son droit, se trouve à son tour puni, mais toujours par le destin car l’on reste dans une vision de némésis :

« La violence a coutume d’engendrer la violence. » (Agamemnon, 764)

« Qui frappe est frappé, qui tue expie. » (Agamemnon)

 

Il ne peut donc y avoir qu’une seule règle de vie, la sophrosunê, bref la modération en toute chose, car la mesure est le bien suprême (Agamemnon), alors que la démesure est fille de l’impiété (Les Euménides, 531). Les passions sont donc limitées et contrôlées afin d’obéir au destin… Par contre, Eschyle nous donne peu de leçons politiques… On reste dans le cadre du modèle archaïque avec un basileus, qui consulte de temps en temps le peuple pour cadrer avec une justice prédestinée, prédéterminée, rien de plus, comme on peut le lire dans Les Suppliantes :

« …Non pas qu’un vote de la cité nous ait condamnées à être bannies pour être tuées… » (Les Suppliantes ),

les décisions les plus graves ne pouvant être assumées que collectivement par le corps vivant de la cité. Reste qu’il semble favorable à l’idée d’autorité, posant la discipline commemère du succès (Les Sept contre Thèbes. Dans Les Sept contre Thèbes (467), Eschyle décrit en termes poignants les malheurs de la guerre (v. 287-368) et met en scène la guerre fratricide mais justifie indirectement la guerre de résistance (v. 79-181)), tout en condamnant la tyrannie, la mort étant  plus douce que la tyrannie (Agamemnon, v. 1365. Dans Agamemnon (458, ainsi que les deux pièces suivantes formant L'Orestie), Clytemnestre, en tuant le roi, son époux, venge la mise à mort de sa fille Iphigénie mais est surtout l'instrument de la justice divine pour les diverses fautes lors de la guerre de Troie).

 

Eschyle reste donc marqué par l’époque héroïque, par l’époque archaïque. Il ne fait que traduire dans la tragédie Hésiode et ses thèmes de la résignation et de la justice, ne faisant que prolonger la morale de l’honneur homérique… La comédie, fille de la démocratie, des difficultés et de la guerre qu’elle tourne en dérision, n’existait pas encore, même si elle commençait à balbutier dans la satire et dans la fête dyonisiaque des pressoirs. Mais, jusqu’en ~486, la comédie restera surtout un art de la rue. Avec la comédie, le public est invité non plus à méditer ou à moraliser, mais à réfléchir sur lui-même, sur ses actes…

 

D’ailleurs, Eschyle ne fait que porter à la scène des poèmes d’Homère ou des faits semi-légendaires antérieurs de quatre à cinq siècles à son propre temps… Il est vrai qu’en appeler à la culture basique du public, sans pour autant prendre le risque de l’actualité comme le fit Phrynicos (cet auteur fit jouer en ~494, l’année même de l’événement, Le sac de Milet, montrant la destruction de cette ville d’Asie mineure par les Perses, mais fut condamné à une amende de 1.000 drachmes pour avoir traumatisé les spectateurs par les scènes de violence évoquées, et surtout leur avoir donné du remords d’avoir abandonné les miléens à leur triste sort… Dès lors, la plupart des tragiques se méfieront des pièces d’actualité, même si Eschyle joua Les Perses huit ans après Salamine, en ~472, mais il est vrai qu’il ne fait dans ce cas qu’illustrer la défaite d’un ennemi…), était bien plus facile, le public pouvant se laisser porter sans remords, même s’il y a appel à sa réflexion. Mais même l’histoire sombre souvent dans le légendaire, et le légendaire dans la morale… Pourtant, Eschyle ose, ce qui reste nouveau, par exemple en condamnant la guerre et l’autocratie dans Les Perses, son statut d’ancien combattant glorieux lui évitant certainsennuis, d’autant plus qu’il va moins loin de Phrynicos en évitant ce qui pourrait froisser la susceptibilité athénienne… C’est pour cela qu’Eschyle deviendra très vite un classique

 

Son inspiration reste proche de l’épopée, est profondément religieuse. Eschyle est en fait un moraliste religieux, ou plutôt superstitieux, se distinguant ici du quasi-matérialisme d’Hésiode. C’est aux dieux que l’on demande ce que l’on doit faire, c’est à eux que l’on demande la punition des meurtriers, comme dans Les Choéphores (littéralement : les porteuses de libation.s. Dans Les Choéphores, Oreste et Électre, pour venger leur père, tuent leur mère. Selon de telles règles, le meurtre devrait toujours succéder au meurtre ; mais les Euménides présentent un jugement d'Oreste devant l'Aréopage : l'ordre de la cité finit par triompher des vengeances privées aveugles), tout comme ce sont eux qui protègent :

« Même les fugitifs épuisés par la guerre trouvent un refuge contre le malheur près d’un autel que protège la crainte des dieux. (…) Un autel vaut mieux qu’un rempart : c’est un bouclier infrangible. » (Les Suppliantes, première réplique de Danaos)

 

Le droit d’asile existait donc dans l’Antiquité…

 

Surtout, par delà et bien plus que la justice, la vengeance est sur-dominante ; mais elle n’est pas personnelle, car elle est voulue par les dieux et guidée par le destin, ce qui, finalement, permet tous les excès, en l’absence de toute morale prédéterminée. Pourtant, cette morale commence à émerger avec la crainte même des dieux, comme l’ont montré les extraits précédents…

 

Arrêtons nous maintenant quelques instants sur Les Perses, et sur sa leçon :

« Là les attend d'endurer les pires malheurs, rançon de leur superbe et de leur impiété. »

Cette tragédie d'Eschyle fut présentée la première fois en 472, soit huit ans après la célèbre défaite des Perses à Salamine à laquelle la pièce fait référence.

 

La pièce se déroule chez l'ennemi, entre la Salle du Conseil, le palais impérial et le tombeau de Darius (Darius I, empereur perse de la dynastie mède, ayant régné de 522 à 485, protagoniste de la première Guerre Médique contre la Grèce et défait à la célèbre bataille de Marathon en 490, père de Xerxès (485 – 465) ayant conduit la seconde Guerre Médique se terminant à nouveau par une défaite perse lors de la bataille navale de Salamine (480), confirmée par une défaite terrestre à Platées quelques mois plus tard). Les chœurs commencent par décrire la puissance perse mais Eschyle insuffle dès les premiers vers un doute, une angoisse par rapport à cette puissance. Le doute est relayé par un songe de la reine-mère et confirmé aussitôt par le récit d'un messager annonçant la défaite de l'armée perse, en des mots sublimes qui restent la meilleure description historique de la bataille de Salamine (v. 353-432). Le chœur et la reine invoquent l'ombre de Darius qui, dans un dialogue avec la reine, tire les leçons de cet échec. Après cette scène, Xerxès arrive au palais et confirme le désastre.

 

En situant toute la scène du côté perse, Eschyle réussit à éviter toute polémique helléno-perse et même tout sentiment anti-perse. A peine, quelques sentiments de fierté grecque affleurent d'ici de là, et ce en réponse à une question de la reine à ses conseillers sur les mœurs des Grecs :

« Ils ne sont pas esclaves, ils n'obéissent à aucun homme » (v. 242).

Dans l'inventaire des pertes perses après la défaite de Salamine, Eschyle énumère avec complaisance les possessions retrouvées par les Grecs (v. 870-907). D'autre part, en attribuant à ses personnages perses des réflexes religieux grecs (le chœur perse attribuant à Arès, c’est-à-dire au dieu grec de la guerre, le changement de fortune de l'armée (v. 93) ; Darius lui-même disant : « Zeus fait aboutir à mon fils la prophétie... »(v. 740), ou évoquant « Zeus, exacteur implacable » (v. 827)), Eschyle s'adresse clairement au public grec et, au-delà, à la conscience universelle. La leçon qu'il en tire est aussi universelle par son contenu : tout ce qui est démesure finit par échouer. Peu importe que, chez Eschyle, la sanction soit encore présentée comme action divine, cette leçon deviendra un des piliers de l'humanisme grec. Néanmoins, en ce qui concerne la philosophie de la guerre, ce principe reste trop général. Il peut fonctionner comme avertissement mais ne constitue pas une analyse des mécanismes conduisant à la violence ni une voie pour gérer celle-ci ni une discussion du bien-fondé de cette guerre. Entre autre, la question n'est pas posée de savoir ce qui mène à la démesure.

Par Serge Bonnefoi - Publié dans : Personnages
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Lundi 23 janvier 2012 1 23 /01 /Jan /2012 17:37

Un jour Standard’s cessa AAA
Les notes s’mirent à tomber BBB
Ca devait tout casser CCC
Nous faire tous quémander ABCD

Devait plus y’avoir d’feu EEE
Et plus d’aéronefs FFF
On devait surnager GGG
Ou s’faire prendre à la hache EFGH

Mais il y a eu Moodie III
Qui n’a pas réagi JJJ
Qui n’en fit aucun cas KKK
Et tout reste tel quel IJKL

Et il en va de même MMM
Avec la crise hellène NNN
Mais ils veulent de l’impôt OOO
Toujours plus nous pomper MNOP

Alors on l’a dans l’c.. QQQ
Car il y a des guerres RRR
Mais y’a aussi la Grèce SSS
Qui est si mal notée QRST

La Bourse nous a bien eu UUU
Et aussi la TV VVV
C’était leur idée fixe XXX
Il faut bien qu’on les aide UVXZ

Par Serge Bonnefoi - Publié dans : Politique
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Jeudi 15 décembre 2011 4 15 /12 /Déc /2011 10:33

Nous célébrons aujourd'hui le cinquième centenaire de la prédication du frère Antonio Montesinos à Saint Domingue en 1511. Cette prédication fut préparée de manière communautaire pour défendre les Indiens. Elle a marqué l'histoire de la défense des droits humains.

 

Elle est aussi très actuelle à l’heure des crises…

 

« C’est pour vous faire connaître tout cela que je suis monté dans cette chaire. Je suis la voix de celui qui crie dans le désert de cette île et c’est pour cela qu’il faut que vous m’écoutiez avec attention, non pas avec une attention quelconque mais avec tout votre cœur et tous vos sens. Cette voix est la plus neuve que vous ayez jamais entendue, la plus âpre et la plus dure, la plus épouvantable et la plus dangereuse que vous ayez jamais entendue.

 

Cette voix vous dit que vous êtes tous en état de péché mortel, et dans le péché où vous vivez et mourrez à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous accablez cette race innocente. Dites-moi : quel droit, et quelle justice vous autorisent à maintenir les Indiens dans une si affreuse servitude ?

 

Au nom de quelle autorité avez-vous engagé de si détestables guerres contre ces peuples qui vivaient dans leurs terres de manière douce et pacifique, où un nombre considérable d’entre eux ont été détruits par vous et sont morts d’une manière encore jamais vue tant elle est atroce. Comment les maintenez-vous opprimés et accablés, sans leur donner à manger, sans les soigner dans leurs maladies qui leur viennent des travaux excessifs dont vous les accablez et dont ils meurent. Pour parler plus exactement vous les tuez pour obtenir chaque jour un peu plus d’or.

 

Et quel soin prenez-vous de les instruire de notre religion pour qu’ils connaissent Dieu leur créateur, pour qu’ils soient baptisés, qu’ils entendent la messe, qu’ils observent les dimanches et fêtes d’obligation ? Ne sont-ils pas des Hommes ? N’ont-ils pas une âme raisonnable ?

 

N’êtes-vous pas obligés de les aimer comme vous-mêmes ? Vous ne comprenez pas cella ? Vous ne sentez pas cela ? Comment êtes-vous plongés dans un sommeil si profond ? Comment êtes-vous si léthargiquement endormis ?

 

Ne sont-ils pas des Hommes ? »

 

(trad. fr. Manuel Rivero, op)

 

Par Serge Bonnefoi - Publié dans : Histoire
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